Alexis pousse la porte du bar et hésite encore, pas tout à fait sûr·e de son coup. Les bars, ce n’est pas sa came, c’est bruyant, il y a plein de mecs bourrés, la musique empêche de discuter. Impossible de se souvenir pourquoi ses pas l’ont mené·e là. Ah, si, ça y est. La raison de sa venue est au fond de la salle, profondément enfoncée dans un canapé élimé. Alors il faut entrer. Elle se lève dès qu’elle l’aperçoit, lance un “T’es là !” ravi, incrédule, dont la chaleur se répand sur Alexis comme on plonge dans un bain chaud. La tête immergée entièrement, le brouhaha violent du monde qui ne veut pas des gens comme eux se tait, refoule, s’éloigne. Elle prend Alexis dans ses bras, et c’est comme un électrochoc, d’être touché·e comme ça, sans aucune violence, sans attente non plus. Alexis se rend compte de l’ignorance qui caractérise son rapport au toucher — il y a peu de tonalités dans son nuancier, il y manque surtout la tendresse.

Elle pousse vers Alexis un verre qui, porté aux narines, sent les plantes épicées. Elle dit, “bois, ça va te réchauffer”. Ça goûte la tisane, mais avec un peu de miel, et là juste derrière, une pointe d’alcool qui n’est pas là pour enivrer. Alexis n’en revient pas, de boire un grog un vendredi soir dans un bar bondé. Mais ça a quelque chose de rassurant, c’est une boisson inoffensive. Un sourire aux lèvres, enfin, Alexis prend le temps d’observer l’endroit où elle l’a invité·e.

Des mecs, il y en a trop peu pour que ça compte vraiment. Ceux qui sont là ne prennent pas toute la place, ne gueulent pas comme des veaux. Il y a surtout des crânes rasés d’un côté, des vêtements courts qui révèlent des décolletés, des nombrils, des cuisses pas épilées, des tatouages colorés. Il y a des mains qui se touchent, s’entremêlent, se disent de l’amour par les gestes qu’on doit trop souvent réserver aux portes fermées, quand on est comme Alexis. Oh surtout, il y a de l’insouciance. Des rires qui éclatent comme des bulles de savon, qui ruissèlent comme des perles de cristal, qui montent et descendent comme dans le Space Mountain. Alexis avait oublié l’insouciance, la vraie, celle qu’on ressent quand on peut être soi.

Devant la fille qui l’a invité·e et qui regarde Alexis avec de grands yeux affamés — pas de chair pas de sexe, mais de savoir : qui es-tu , quand tu peux être toi, semble-t-elle demander —, Alexis se sent fondre et se reformer. Dans les décibels qui tonnent mais ne l’assourdissent pas, dans les boissons colorées qui ne l’étourdissent pas, dans les regards qui glissent sans s’attarder sur ce qui ne va pas, Alexis redécouvre sa joie.

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