Avertissement de contenu : agression physique

J’enlève mes chaussures à paillettes et je déploie toute la longueur de la plante de mes pieds sur le linoléum gris. Dans le couloir de l’hôtel, des souvenirs de détergeant forment des taches d’un jaune moutarde sur la moquette rouge ketchup. Je pourrais trouver ça joli ou bien sale mais il y a surtout en creux les mains abîmées et les dos voûtés des femmes qui ont retendu les draps, changé les serviettes, aspiré le sol pour que nous ayons collectivement l’illusion d’être plus propres que ce que nous sommes réellement. Chez moi jamais il n’y aurait de draps blancs, je sais que ma sueur jaunit tout, je sais les auréoles sur le matelas, et le détachant que j’applique sur le col et sous les aisselles de mes t-shirts. Je sais que le corps humain est sale. Le mien sent souvent, l’odeur âcre de la peur.

Quand j’ai pris un Uber pour revenir sur mes traces, je m’en suis voulu de ne pas marcher, voulu de vouloir gagner du temps aussi, voulu d’exploiter la force de travail d’un homme moins privilégié que moi. Et puis il a — ou peut-être qu’il n’a pas, peut-être que ça s’est fait tout seul, peut-être que la BMW Serie-5 noire a cette fonction automatique, je ne sais pas — il a ou peut-être pas verrouillé la portière et instantanément j’ai eu peur de mourir. Je me suis dit je ne connais pas cette ville, je ne sais pas où il va, peut-être que je vais mourir et j’ai 3% de batterie.

Un jour je rentrais de la fac, mon téléphone déchargé et à quelques pas de ma porte, un homme ivre a fondu sur moi, m’a plaquée dans l’embrasure d’une porte cochère et m’a mis deux coups de genou dans le ventre avant d’être tiré en arrière par son pote, qui lui a dit “mais t’es ouf on frappe pas les meufs”. Ce jour-là être une meuf m’a sauvée mais si je n’en avais pas été une, ce n’est pas sur moi que le sort se serait arrêté, alors je n’aurais pas été victime non plus. Ce jour-là aussi j’ai eu peur de mourir. À quelques pas de chez moi. Pendant qu’il me frappait au ventre, je ne voyais que l’écran noir de mon téléphone inerte au fond de ma poche, et je me disais que mon mec ne saurait jamais que j’étais en train de crever à 10 mètres de là.

Je me demande combien de fois les femmes de ma lignée ont cru mourir. Je ne me souviens plus du prénom de mon arrière-arrière-grand-mère, je ne connais pas bien les tragédies, certaines ont des contours que je relate en je crois que et il me semble. Même ma propre histoire, je ne la sais pas vraiment. Ce n’est peut-être rien, c’est tout bête ou anodin, mais je me demande combien de secrets on peut traîner, et comment on fait pour les démêler.

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2 Comments

  • Lauriane
    Posted 7 octobre 2021 à 12:05 0Likes

    Merci pour ce récit.
    Nos secrets, est ce qu’on les démêle, ou est ce qu’au final on apprend à toujours les enfermer au plus profond de nous ?

  • Catherine
    Posted 18 octobre 2021 à 19:24 0Likes

    Merci ! Merci pour tes récits. Merci de mettre dans ceux ci les personnes invisibles qui améliorent le confort de notre quotidien a la sueur de leur front.
    Merci parce que ça fait des années que je viens régulièrement sur ce blog (et celui d’avant !) te lire, ca ne me fait pas toujours du bien, mais ce que tu dis le semble vrai, et tu le dis d’une belle façon !

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