Les droits imprescriptibles du lecteur :
1. le droit de ne pas lire
2. le droit de sauter des pages
3. le droit de ne pas finir un livre
4. le droit de relire
5. le droit de lire n’importe quoi
6. le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)1
7. le droit de lire n’importe où
8. le droit de grappiller
9. le droit de lire à haute voix
10. le droit de nous taire

Daniel Pennac, Comme un roman, 1992, Gallimard.

J‘ai mis longtemps avant d’oser abandonner des livres. J’avais l’impression que ça faisait de moi une mauvaise lectrice (même si, comme beaucoup de petit·es Français·es, j’ai lu ces droits imprescriptibles à l’école primaire), et que je trahissais les livres. Un jour, j’ai fini par comprendre que comme je n’aurais de toute façon jamais assez d’une vie pour lire tous les livres que je voulais lire — sans parler d’écrire ceux que je voulais écrire — et j’ai doucement adopté une attitude YOLO face aux livres qui me tombaient des mains. Doucement, parce que je suis d’abord passée par une phase où je me forçais à lire un tiers du livre, oui en regardant le nombre total de pages et en le divisant par trois, avant de prendre une décision. Avec un peu de recul, ça paraît parfaitement ridicule, non ? Ça me rassurait. Je me disais que j’avais au moins fait l’effort. Rétrospectivement, jamais passé le tiers du livre qui me demandait tant d’efforts, je n’ai poursuivi en me disant soudain, « ah voilà qui en vaut enfin la peine ! ». Et ça n’a pas grand chose à voir avec la difficulté que j’ai eu à lire certains livres.

Des volumes exigeants intellectuellement, comme The Blazing World de Siri Hustvedt en fiction ou Les femmes de droite d’Andrea Dworkin en non-fiction, m’ont demandé beaucoup d’efforts, mais je n’ai jamais songé une fois à les arrêter. J’étais happée, même si c’était un hameçonnage différent de la compulsion avec laquelle je peux dévorer d’autres livres. Un hameçonnage qui tient plus au poids d’un livre, il y en a de plus légers que d’autres.

Depuis la parution de mon propre livre, il m’arrive trois choses :

  1. Je reçois beaucoup de livres gratuitement, parfois sans avoir été prévenue qu’ils allaient arriver, souvent sans les avoir demandés
  2. Je suis infiniment plus attentive à ce que je peux dire d’un livre en public, à la fois car j’ai une bien plus grande audience qu’auparavant, et parce que je sais intimement combien une critique violente peut blesser
  3. Je connais beaucoup plus de personnes qui écrivent et publient des livres, que j’ai donc souvent envie de lire par amitié ou admiration pour lesdites personnes (qui parfois me l’envoient, et donc cela renvoie aux 1. et 2.)

Ce début d’année 2021 m’a vue avaler les livres avec frénésie, vraiment : mon compte Goodreads m’affiche 44 volumes lus, soit plus de 2 livres par semaine en moyenne. C’est sans compter la grosse dizaine de livres que j’ai commencés puis abandonnés, de plus en plus rapidement. Et parmi les nombreux apprentissages forcés par cette période de pandémie, il y a celui d’être indulgente envers moi-même et envers ces livres que je n’arrive pas à lire.

C’est pas le bon moment, pas le bon endroit

Il y a ceux qui n’arrivent pas entre mes mains dans le timing parfait pour que je les apprécie. C’est pas leur faute. C’est que j’ai une pile à lire rangée par ordre de « qui me fait le plus au moins envie » et que parfois, bien calée avec le nouveau premier sur la pile, je vois bien que je me suis totalement gourée. Que ce n’est pas ce que j’ai envie de lire maintenant tout de suite. Je serais bien en peine de dire ce que j’ai envie de lire, on n’a pas toujours le bon vocabulaire de nos propres émotions, de nos propres besoins. Comme quand j’ai préparé mon menu et que le repas du soir doit être un chili (j’adore le chili) mais qu’une fois l’heure venue, je préférerais mourir que manger un chili.

Je ne recherche rien de sérieux

Sous-catégorie de l’apprentissage littéraire en temps de pandémie, je réalise que je ne peux pas être en lecture intense tout le temps. Je ne peux pas être dans le lourd, dans le grave et le sérieux tout le temps. Je suis dans une capsule2 où je bingewatche Bob’s Burgers, monument de légèreté aux nombreuses blagues de prout, alors que j’aime aussi les séries poignantes aux thématiques sociales. Parfois je me plonge à corps perdu dans une fiction qui parle de traumas, de guerre ou de mort, ou d’un essai féministe à la colère foudroyante, mais parfois je ne peux pas. Et j’ai besoin de lire de la chick lit, des romances young adult queer, ou de re-re-relire Chez soi de Mona Chollet. La lecture est à la fois un endroit où j’aime grandir, et un endroit où j’aime me recroqueviller. Dépendant de ma météo intérieure.

Ce n’est pas toi, c’est moi

Certains livres ne sont juste pas faits pour moi. Et c’est moi le problème, certainement pas eux. Ils devraient me plaire, s’ils sont féministes, analytiques, romantiques, poétiques… mais parfois ça ne colle pas, et je sais bien que c’est parce que quelque part, je ne suis pas la cible. Je les trouve trop datés, ou alors ils abordent leur sujet d’un angle qui ne m’intéresse pas, ou alors je n’accroche pas au style. Ça ne veut jamais dire qu’ils sont nuls — et à part dans le cas d’un énorme problème éthique ou moral qui m’a coupée net dans ma lecture, je ne permettrais plus jamais de juger « nul » un livre que je n’ai pas fini de lire —, ça veut plutôt dire qu’on n’a pas d’atomes crochus. C’est la vie.

T’es quelqu’un de bien, tu sais

Alors à toi, et toi aussi, et toi encore, à tous les livres que j’ai abandonnés en cours de route :

C’est peut-être pour toujours, ou peut-être que je retomberai sur vous dans quelques temps, et qu’alors tout aura changé. Je n’étais peut-être pas prête, et il est possible que je ne le sois jamais. Ça ne veut rien dire de vous, les livres : si vous existez, c’est que vous avez des qualités, j’en suis persuadée. Ça veut tout dire de moi, je ne suis pas la bonne personne pour vous apprécier. Et ce n’est pas grave, puisqu’il existe des millions d’autres lectrices et lecteurs, qui sauront voir en vous ce qui ne m’a pas touchée.

Merci quand même d’avoir croisé mon chemin, nul doute que j’ai appris quelque chose de notre brève rencontre — au moins à affiner mes goûts, ma connaissance de moi-même. C’est très égoïste, on l’est souvent dans une rupture, un abandon, mais ce qui est cool c’est que vous n’êtes que des livres, et avec tout l’amour que je porte à votre espèce, je reste intimement convaincue que vous n’avez rien de sacré, rien de divin.

Les livres sont des vaisseaux, des chevaux de Troie. Ni des langues du feu brûlant d’un Saint-Esprit, ni la seule route qui mènerait vers l’illumination. Si un classique, qu’il soit du féminisme ou de la littérature, vous ennuie à en mourir : abandonnez-le. Aucun monument n’est incontournable, et il y aura sans aucun doute d’autres moyens d’arriver là où ce bouquin chiant qui vous endort doit vous mener.


Image : Steve Johnson


Notes

  1. Attitude du lecteur qui s’évade un peu trop dans le romanesque, espérant retrouver les même sensations dans la vie réelle, ce qui le conduit à un état d’insatisfaction.
  2. Expression empruntée à la merveilleuse Nathalie Sejean dans cette newsletter.
Afficher les commentairesFermer les commentaires

7 Comments

  • Échos verts ❀ Natasha
    Posted 30 mai 2021 à 12:29 0Likes

    Bonjour Pauline,
    Merci pour cet article qui raisonne beaucoup en moi.
    Je ne compte plus les livres que j’ai abandonnés en cours de route, au bout de quelques pages parfois… Après des années à ne pas lire grand-chose, maintenant que j’ai retrouvé suffisamment de temps/de disponibilité mentale/de motivation/de plaisir pour lire presque quotidiennement, je n’arrive pas à me forcer à lire jusqu’au bout des livres dont les premières pages/les premiers chapitres ne me « plaisent » pas – mes moments de lecture au calme étant rares et précieux, il m’importe de les apprécier pleinement. Les raisons sont diverses mais dans tous les cas, je pense comme toi que lorsqu’un livre ne me plaît pas, c’est souvent parce qu’il ne répond pas à mes goûts, sensibilités et/ou besoins. D’ailleurs, je déplore les critiques de livres qui dressent la liste de tout ce qui manque à un ouvrage pour justifier une note basse. Un livre est ce qu’il est, à quoi bon critiquer ce qu’il n’est pas, ce qu’il n’a jamais prétendu être ? Personnellement, je considère que si je n’y trouve pas d’intérêt c’est simplement que je n’étais pas celle à qui ce livre était destiné.

  • Marie
    Posted 31 mai 2021 à 14:22 0Likes

    Je te rejoins dans ta réflexion. Je me suis parfois forcée à finir des livres que je n’aimais pas, mue par ce même sentiment de trahison – ou peut-être dans l’espoir de pouvoir, tout de même, en retirer quelque chose de positif. Et puis, il est sans doute aussi question des petits restes de ces cours de français, pendant les études, où l’on doit coûte que coûte finir sa pile à lire.
    Mais désormais, je n’ai plus aucun scrupule à abandonner des livres en cours de route. La lecture (en dehors de ce que je dois lire pour mon travail) doit, pour moi, rester un plaisir. A quoi bon se forcer ? Nous avons toutes et tous des goûts différents. C’est comme pour la nourriture, si je n’aime pas les choux de bruxelles, ça ne veut pas dire que les choux de bruxelles sont mauvais.

  • Irène
    Posted 7 juin 2021 à 12:16 0Likes

    En te lisant, je crois me souvenir qu’il y a quelques années (je serais bien incapable de dater), tu avais partagé sur instagram ou facebook des réflexions sur cette thématique, et qu’à ce moment là ça avait contribué à me détendre vis-à-vis de mon rapport à la lecture ! Je reçois régulièrement des livres comme cadeaux à Noël ou lors de mon anniversaire, de la part de personnes qui ne savent pas forcément précisément quels livres j’apprécie, ou qui m’offrent simplement des auteurs et autrices conseillées par un·e libraire. Souvent des bouquins qui ont l’air de qualité par ailleurs, mais simplement, je ne suis pas tentée, ou pas tout de suite. Au début je culpabilisais un peu, car ça m’embête toujours un poil de ne pas pouvoir dire à une personne que j’ai pu lire son cadeau lorsque je la revois.
    Mais comme tu dis, YOLO. Trop de livres passionnants nous attendent pour qu’on se force à lire des choses qui ne nous attirent pas.

  • lathelize
    Posted 8 juin 2021 à 10:40 0Likes

    Et on a même le droit de lire les quelques pages de la fin bien avant la fin pour trouver un peu de sécurité

  • Affichea
    Posted 10 juin 2021 à 09:32 0Likes

    Bonjour Pauline,
    Je vois que je ne suis pas la seule à avoir eu ce sentiment de trahison quand j’arrêtais un livre. Maintenant je ne me force plus à finir un livre qui ne me plaît pas.

    Merci pour ton super article.
    Julie

  • Marianne
    Posted 6 août 2021 à 13:34 0Likes

    Je suis fan de vos mots ! voilà c’est dit

  • Axel
    Posted 13 octobre 2021 à 16:10 0Likes

    C’est amusant et important ! J’ai également vécu cette culpabilité. Avec le recul et ce poids en moins je relis plus facilement les livres délaissés.
    (ah oui aussi : j’avais également cette culpabilité déplacée lorsque je lisais 2 livres en même temps, ce qui était vraiment bête sachant que je lisais l’actualité de manière quotidienne sans pour autant culpabiliser)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.