J‘avais pour ambition d’écrire un article racontant ce que ça fait, de publier un livre, après avoir lu celui très instructif et qui avait beaucoup résonné, chez Cécile Doherty-Bigara. J’ai commencé, j’ai rédigé, et rien ne me disait rien, j’avais l’impression de beaucoup chouiner et de ne pas dire grand-chose d’intéressant. Je garde ce brouillon sous le coude, et je décide à la place de parler d’un truc que je vis en ce moment-même et sur lequel j’arrive mieux à mettre des mots, des émotions. Je suis en train de réviser mon roman.

Ceci n’est pas une annonce en grande pompe, je ferai un bel article en bonne et due forme quand l’heure sera venue — l’heure n’est pas encore venue, ce n’est pas de ça qu’on parle aujourd’hui. Aujourd’hui on parle d’avant l’annonce en grande pompe, quand il faut encore travailler beaucoup pour atteindre un résultat dont on soit fière.

C’est marrant, parce que je pensais déjà avoir atteint ce point, je pensais déjà être fière. Je découvre alors qu’il y a plusieurs paliers de fierté. Avant, j’avais fait tout ce que je pouvais toute seule dans mon coin, et je pense que mon texte est lisible, intéressant, qu’il se tient tout seul comme une grande fille. Et puis plus tard, il faut atteindre l’étape où j’ai fait tout ce qu’on pouvait faire ensemble, avec l’aide de personnes aux différents regards acérés qui pointent ce que je n’ai pas pu voir. Quelle chance d’avoir ces personnes-là.

Si je peux écrire ce dimanche, après avoir regardé Hilda, rangé ma bibliothèque et m’être concocté un bol de riz à l’avocat et au chutney pimenté, c’est parce que j’ai fait mes révisions plus rapidement que je le pensais, et que j’ai donc du cerveau disponible pour y réfléchir. J’ai passé quatre jours le nez dans mes pages et j’ai adoré trouver ma méthode et l’appliquer, ravie d’avoir découvert une de mes marottes d’écrivaine. J’ai découvert que j’aime relire et réécrire sur papier, mettre des post-its marque-pages avec une légende pour m’y retrouver, passer au moins une heure hors de l’écran avant de m’y remettre pour consigner. J’ai eu l’impression de mettre de l’ordre dans un chaos. J’ai aimé courir au supermarché du coin pour racheter des post-its en urgence, parce que j’avais tout épuisé. (Seulement 25 d’une même couleur dans un paquet ! Scandale !) J’ai découvert que pour moi, l’écriture a la couleur bleue.

J’ai aimé souffrir un peu aussi — c’est plus rigolo comme ça, sinon on en parviendrait à oublier que c’est du travail quand même. Je ne saurais expliquer quel a été le déclic qui m’a rendu ce travail moins dantesque (à part la foi quasi-inébranlable qu’ont en moi mes amies, mon agente, mon éditrice). Peut-être que j’ai réussi à trouver de l’attrait dans quelque chose d’encore nouveau pour moi — je ne suis pas encore rôdée, désabusée du travail d’édition — peut-être aussi que j’ai trouvé l’émerveillement d’être plutôt bonne à ce petit jeu-là. Mes outils d’étudiante, de psychorigide de l’organisation, se révèlent utiles à mon nouveau métier. Je me construis ma grammaire de l’écriture, remplis ma propre boîte à outils.

Quand j’ai commencé à écrire ce qui s’est appelé Limoges pour mourir et qui va très certainement changer de titre, mon unique challenge était de réussir à aller au bout d’une histoire longue. Je me disais, si un jour c’est publié pour de vrai ce serait complètement fou. En mars 2020, je me suis dit que j’allais pas encore trouver une maison d’édition, parce que c’était le début de la pandémie, alors je l’ai mis sur Internet. Ce n’est que maintenant, plusieurs mois après avoir recommencé à travailler sur ce texte dans l’optique de sa publication dans le circuit traditionnel, que je digère vraiment que mon roman va devenir un livre, un vrai. Ça ne fait que quelques jours que je vis cette réalité dans mon corps.

Et c’est agréable, parce que depuis que Moi les hommes, je les déteste est sorti, je vis beaucoup de choses en dehors de mon corps. Ça ferait beaucoup trop, je pense, sinon. Il s’est passé beaucoup trop de choses, et ça a été ma manière de les gérer en gardant un maximum la tête froide. Ça me fait du bien, de ressentir à nouveau un sentiment de merveilleux qui vient s’enraciner profondément en moi. De ressentir à nouveau la chance que j’ai. Je me retrouve.

Hier soir très tard, j’ai relu encore une fois des scènes rajoutées au texte original, en essayant de déceler si elles apportaient bien cette profondeur que je recherche. Je me suis demandé si j’avais écrit un roman feel good ou une comédie romantique, avec un petit sentiment d’effroi qui prend sa racine dans un snobisme que je combats. J’ai réalisé alors que grandissait aussi en moi une espèce d’appréhension qui est, je crois, parfaitement humaine. Celle d’avoir déjà publié un livre et de devoir, d’une certaine manière, ne pas décevoir.

Très vite, j’ai décidé d’essayer de ne pas creuser dans ce terrier. Tout comme je n’ai jamais eu l’ambition de plaire à tout le monde avec Moi les hommes, il est fort probable que mon prochain livre, par sa forme et son fond, ne plaise pas à tout le monde, ni même ne répondent aux attentes de toutes les personnes qui ont aimé Moi les hommes. C’est la vie. C’est humain d’avoir des attentes, et humain de ne pas les rencontrer. (J’aime bien cet anglicisme : meet the expectations est tellement plus romantique que les atteindre.)

Je crois qu’il est bientôt l’heure pour moi de relire Éloge des fins heureuses1, pour me rappeler qu’en fiction je me suis donné la mission d’écrire des choses qui font du bien, même si ce n’est pas encore tout à fait tendance dans le monde un peu de droite de La Littérature™. Et que quoi qu’il arrive, quoi que je fasse, il y aura toujours des gens pour ne pas aimer ce que je crée (ce qui est 100% correct), et des gens pour ne voir en moi qu’une jeune femme — pléonasme de l’écervellement. Et ça, ça ne m’appartient pas.


Notes

  1. Coline Pierré, Monstrograph, 2018.
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4 Comments

  • Cécile Doherty-Bigara
    Posted 28 mars 2021 à 14:36 0Likes

    Chère Pauline,

    C’est chouette de te lire ! Tout comme sur la newsletter qui est un rendez-vous chéri.

    Je sens toute l’excitation et les doutes qui précédent de rendre le manuscrit final. Je sens aussi la fierté, de réussir à mettre un pied devant l’autre ! D’y arriver.

    J’ai adoré lire la différence entre “ce que je peux faire en y arrivant toute seule” et ce que je peux faire en y arrivant ensemble. Deep shit.

    Et moi aussi, l’écriture c’est forcément de l’encre bleu. Mille fois plus doux que l’encre noire.

    Et tu gères, d’esquisser une relation aussi saine que possible avec la créativité. Pouvoir dire : je crée ça parce que ça me plaît et les attentes des autres ne doivent pas me freiner, ce n’est pas simple.

    Hâte de te lire dans ce livre !

  • Laëtitia
    Posted 28 mars 2021 à 16:57 0Likes

    Bonjour Pauline,

    Je n’avais lu que le premier chapitre de Limoges pour mourir lorsque tu l’avais mis en ligne au printemps dernier. J’ai hâte de pouvoir me plonger dans sa version papier, retouchée et améliorer (d’autant plus si tu prends plaisir à faire ce travail, qui n’est pas nécessairement le plus ludique). La vie est un peu compliquée en ce moment, alors les belles histoires ça ne peut que faire du bien.

    Bon courage pour la suite de l’aventure et le chemin qu’il reste avant la publication !

  • Irène
    Posted 29 mars 2021 à 09:27 0Likes

    J’ai très hâte de lire la version révisée avec des nouvelles scènes !

  • Lathelize
    Posted 30 mars 2021 à 11:38 0Likes

    Bravo d’avoir trouvé du plaisir à te replonger dans ce que tu avais écrit et reecrit et parfait il y a un an. Est ce que tu as fait un voyage dans le temps en te rappelant ce que tu as ressenti en écrivant le premier jet ? Des pensées !

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