Je ne fais pas beaucoup confiance aux réseaux sociaux pour garder trace de ce qui m’importe vraiment. C’est pour ça que j’ai un blog depuis toujours, et que rien ne réussira à me le faire abandonner au profit de plateformes externes, desquelles je serais dépendante. Ces derniers temps, cette méfiance s’est trouvée entièrement justifiée.

Depuis la sortie de mon livre, mon activité sur les réseaux sociaux a sensiblement évolué. C’est normal, passer d’un following plutôt restreint à une dizaine de milliers d’abonné·es en cinq mois, ça fait changer quelques réflexes et adopter de nouvelles mécaniques. Je n’utilisais pas du tout mon compte Instagram comme un outil militant, avant. Maintenant que je suis suivie par beaucoup de gens qui me découvrent au travers de mon livre, mais aussi que je passe énormément de temps au quotidien à parler de féminisme à divers médias, il y a eu un petit glissement qui s’est opéré.

Je ne suis plus tellement une personne lambda. Je suis, malgré moi et sans aucune forme de prétention, un personnage un peu public. D’ailleurs, si ce n’était pas le cas, je ne serais pas la cible d’un cyberharcèlement quotidien depuis que je suis “connue”. Alors par la force des choses, je partage beaucoup plus de contenu engagé. Et notamment féministe.

Récemment, alors que le #MeTooInceste faisait entendre des milliers de témoignages de victimes d’inceste, la militante féministe et anti-raciste Mélusine_2 a posé sur Twitter une question simple :

Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ?

Son compte Twitter a été suspendu. Pour la soutenir mais aussi et surtout car cette question doit urgemment être posée, beaucoup de féministes ont relayé cette question, sur ce réseau social et sur d’autres. Comme une traînée de poudre, on a vu la question se répandre, et d’autres comptes Twitter être suspendus. Le mien y compris. Twitter a par la suite reconnu une “erreur” dans sa modération1. Pour autant, par exemple, mon tweet “Ce ne sont pas les bites qui violent, ce sont les hommes”, est toujours invisible en France. Il rentrerait “en infraction” avec la loi française, d’après le réseau.

Sur Instagram, les choses ont pris des proportions ahurissantes. Nous sommes plusieurs féministes à avoir vu notre publication “Comment faire pour que les hommes arrêtent de violer ?” sauter, nos stories contenant le mot “homme” aussi, jusqu’à devoir remplacer ce simple mot par des périphrases toutes plus créatives les unes que les autres. (#cisbulles, petit morceau de sucre…) Le discours féministe est taxé de “discours haineux”.2

C’était la première fois que mes contenus étaient supprimés par Instagram. Tout simplement parce que je ne postais pas grand chose de non-consensuel avant, et que même au début de la promotion de mon livre, j’avais une audience si restreinte que poster des photos de mon livre, avec son titre si polémique, n’attirait aucune foudre.

Moi, ça fait des mois que je reçois sur les réseaux, quotidiennement, des injures et du cyberharcèlement à mon encontre. Des choses vraiment moches. Des menaces de mort, d’agression, de viol, des caricatures de mon visage en Hitler, des injures sur mon physique, du harcèlement sexuel. Je signale tout ce que je vois. Quand je rencontre un compte Instagram ouvertement nazi, pédocriminel ou raciste, je le signale. Je vois donc qu’il y a des lacunes énormes dans le processus de modération des contenus haineux.

Je vois par exemple que si quelqu’un répond directement à ma story par une menace de viol, je ne peux pas signaler son message. L’app me propose de “copier” le message, mais je n’ai pas le bouton “signaler”. Si quelqu’un m’envoie un message vocal pour me menacer de mort, c’est pareil : il est impossible de signaler un message vocal. Et quand je peux effectivement signaler les contenus haineux, la probabilité que mon signalement aboutisse est très faible. Je reçois quasiment systématiquement ce message : “Ce contenu n’enfreint pas les règles d’utilisation d’Instagram”.

Et je ne suis pas hypocrite, je comprends bien qu’un algorithme peut avoir du mal à discerner la différence entre “je déteste les femmes” et “je déteste les hommes”. Par contre, je ne comprends pas trop ce qui est haineux dans la phrase “Comment faire pour que les hommes arrêtent de violer ?”. Je ne comprends pas ce qui est haineux dans la chanson clairement parodique Let’s Generalize About Men de la série Crazy Ex-Girlfriend. Je ne comprends pas ce qui n’est pas haineux dans les nombreux hashtags nazis qui pullulent encore sur Instagram sans être invisibilisés, alors que #cisbulles l’est.

Bref, je ne comprends pas Instagram. Qui modère, comment, pourquoi ? Magie noire, calibration d’algorithme ou décisions humaines ?

J’ai envie de comprendre, je suis curieuse. Alors avec d’autres féministes dont le travail est directement impacté par les décisions arbitraires et discriminatoires d’Instagram, on s’est associées et on a décidé de saisir la Défenseure des droits. C’est l’institution compétente pour faire valoir nos droits en cas de discrimination.

Si vous avez, vous aussi, été victime d’une décision de modération discriminatoire par Instagram, je vous invite vraiment chaudement à saisir la Défenseure des droits à votre tour. Pour cela, Olympe Rêve a créé un modèle de saisine à compléter facilement de vos propres motifs et preuves. Vous verrez, tout est très facile et expliqué par Sabrina dans le document. Vous pouvez le télécharger en cliquant sur le lien ci-dessous.

Télécharger le modèle de saisine


Image : Omkar Patyane


Notes

  1. Voir l’article de Numérama.
  2. Je tiens à préciser que ce n’est absolument pas le seul problème de modération sur Instagram, qui depuis de très nombreux mois maintenant censure des contenus à tire-larigot du côté des artistes queer, des personnes racisées, des travailleuses du sexe, des gros·ses, etc. Et je prends ces problèmes au sérieux. Mais je me concentre ici sur mon expérience perso de contenu supprimé pour “discours haineux”, ce qui a une forte résonance avec un certain petit livre violet au début de sa vie, si vous voyez ce que je veux dire…
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3 Comments

  • BamBoum
    Posted 4 février 2021 à 12:30 0Likes

    Immense soutien pour les kilos de conneries que vous recevez quotidiennement.

    Et merci pour votre livre, puissant petit ambassadeur féministe dans son habit violet ! Ça faisait du bien de le lire et d’en sentir la grande justesse à chaque coin de phrase.

  • Cm
    Posted 11 février 2021 à 16:31 0Likes

    Je trouve le contenu publié sur les blogs beaucoup plus intéressants qu’Insta justement parce que la blogueuse peut définir la forme et le fond. Merci de continuer à le faire et bon courage face à ces attaques. J’espère vraiment que l’on va trouver des moyens pour s’en protéger et pouvoir porter plainte utilement.

  • Aurore - Animal Sensible
    Posted 16 avril 2021 à 20:23 0Likes

    J’ai toujours 3 ans de retards sur mes lectures de blogs (et de livre ahah ^^) et je viens seulement d’acheter ton livre. J’ai super hâte de le lire ! C’est super d’avoir saisi la défenseure (j’ai envie de dire défenseuse ) des droits, merci !
    Je t’envoie tout mon soutien face aux menaces, aux attaques, aux insultes. Si les réactions sont si vives, c’est peut-être bien que tu les renvoies à quelque chose qui les dérange. Malheureusement leur réponse n’est pas du tout adapté…

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