Fiche de lecture : Tout le monde peut être féministe, de bell hooks

Temps de lecture : 30 minutes / temps de travail : 20 heures

L’ouvrage

Ed. Divergences, 160 p., 14 €

Ce qu’en dit l’éditeur : « Pour faire simple, le féminisme est un mouvement qui vise à mettre fin au sexisme, à l’exploitation et à l’oppression sexistes. » Ainsi débute cette efficace et accessible introduction à la théorie féministe, écrite par l’une de ses figures les plus influentes, la militante noire-américaine bell hooks.

Conçu pour pouvoir être lu par tout le monde, ce livre répond de manière simple et argumentée à la question « qu’est-ce que le féminisme ? », en soulignant l’importance du mouvement féministe aujourd’hui. Ce petit guide, à mettre entre toutes les mains, nous invite à rechercher des alternatives à la culture patriarcale, raciste et homophobe, et à bâtir ainsi un avenir différent.


Publié en 2000 aux États-Unis sous le titre Feminism is for Everybody aux éditions Pluto Press, ce texte a donc mis vingt ans à nous parvenir en France, dans la lignée de plusieurs traductions des travaux de bell hooks1 et plus largement de mise en lumière de la pensée féministe américaine. Il est à mon sens important de noter cette temporalité : des réflexions présentées dans le texte sont héritières d’un ralentissement du mouvement féministe aux USA dans les années 2000. Elles ne sont plus forcément aussi pertinentes en 2020, où il semblerait qu’on ait enclenché une nouvelle vague féministe — et c’est justement intéressant de voir où on en est maintenant.

Qui est bell hooks ? (et pourquoi il n’y a pas de majuscules à son nom ?)

bell hooks est une autrice, féministe et militante, dont les écrits viennent directement à l’intersection de la race, de la classe et du genre. C’est donc une figure proue de l’intersectionnalité, à l’origine de nombreux classiques de la littérature féministe. Née en 1952, elle est aujourd’hui professeure à l’Université de New York.

Son nom de plume s’orthographie sans majuscules aux initiales : une manière pour elle de signifier que l’important, c’est “la substance de [ses] livres, pas ce qu'[elle est].”


Comment lire la fiche de lecture

J’essaye ici de transmettre la pensée de l’autrice le plus fidèlement possible, en la résumant et en la mettant en lien avec notre contexte spécifique français en 2021, ainsi que des références pour aller plus loin. Quand je tiens à marquer mon désaccord ou ma critique du propos de l’autrice (ou que je ponctue la fiche de mon expérience très personnelle), j’utilise une colonne à droite qui contient mon avis, de cette manière :

Ici, la pensée de bell hooks résumée et annotée.

Ici, ma critique quand je l’estime pertinente.

Il est important de noter avant toute chose que je ne m’estime pas plus sachante que l’autrice, ni que vous qui me lisez : tout l’intérêt de mon travail ici est de proposer une lecture critique d’un ouvrage théorique, sans imposer mon point de vue.

Quand une citation n’est pas accompagnée directement dessous par la référence à une autrice et son ouvrage, c’est qu’elle est tirée de Tout le monde peut être féministe et est donc la parole rapportée de bell hooks.

Pauline Harmange (là, du coup, ce n’est pas la parole rapportée de bell hooks)

Ce document est découpé en parties correspondant aux chapitres de l’ouvrage, avec un menu cliquable juste en-dessous. En fin de page, vous trouverez une liste de notes, mélangeant éléments bibliographiques, biographiques, et références pour aller plus loin. Bonne lecture !


Plan de l’ouvrage


Introduction

bell hooks définit le féminisme comme : “un mouvement qui vise à mettre fin au sexisme, à l’exploitation et à l’oppression sexistes”. Elle insiste souvent sur le fait que “les femmes peuvent être aussi sexistes que les hommes” et que le féminisme n’est pas un “mouvement anti-hommes”.

Elle définit les hommes comme un groupe social, rejoignant ainsi la pensée matérialiste2. Selon elle, c’est une méconnaissance de ce qu’est le féminisme qui empêche les hommes d’y trouver les armes pour se libérer de la servitude que leur impose aussi le patriarcat.

Je ne suis pas vraiment d’accord, disons que je trouve que c’est d’une trop grande magnanimité envers les hommes.

À noter : le livre a clairement pour première cible un lectorat masculin.


Chapitre 1 : le féminisme comme combat politique

Elle répète que le problème ce n’est pas les hommes mais le sexisme.

OK, mais le sexisme a un visage, des bras, et des jambes, non ?

Elle parle d’un féminisme révolutionnaire, par opposition au féminisme réformiste. Une mouvance qui est méconnue, parce que les hommes, le patriarcat, n’ont pas d’intérêt à ce qu’elle soit connue, tandis que les femmes blanches privilégiées peuvent se contenter du réformisme.

Elle critique le féminisme comme style de vie (lifestyle feminism): une idée qui voudrait qu’il y ait “autant de féminismes que de femmes”. Cette vision est une dépolitisation du féminisme, qui met de côté les aspects profondément radicaux de cette appellation pour se contenter d’un “badge” à l’apparence progressiste qui peut cacher des motivations libérales, voire conservatrices.

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Chapitre 2 : prise de conscience féministe

L’autrice parle des groupes de prise de conscience féministes, dans les années 70-80, donc l’objectif était clairement la conversion à la pensée féministe. Ce vocabulaire en premier lieu me fait tiquer, c’est le vocabulaire de l’idéologie3.

Mais oui, d’une certaine manière, le féminisme est une idéologie. Tout comme le sexisme en est une, seulement elle est tellement omniprésente qu’on ne la voit plus de cette manière, et qu’on voit le sexisme comme la norme de la pensée.

Pourtant, on a tout à gagner à enseigner la pensée critique par le prisme du féminisme, plutôt qu’une idéologie ou un dogme.4

Du groupe de prise de conscience aux women’s studies à l’université, on assiste à l’élitisation de la pensée féministe, à une restriction de l’accessibilité de la pensée féministe. Cette mainstreamisation et cette légitimation du féminisme par son entrée dans le champ académique conduit inévitablement à l’invisibilisation des femmes lesbiennes, noires, ouvrières.

Des femmes qui ne sont pas engagées politiquement dans le féminisme utilisent désormais cette posture et ce jargon pour renforcer leur mobilité de classe : c’est ce qu’on appelle l’opportunisme carriériste.5

bell hooks rappelle qu’il ne suffit pas de se proclamer féministe pour l’être, ni d’être en colère contre la domination masculine. Pour être effectivement féministe, il faut avant tout s’informer sur le féminisme et reconnaître son propre sexisme intériorisé.

Elle critique la formation de groupes de paroles masculins : dépolitisés, ils ne critiquent pas la domination masculine, ce sont des espaces “thérapeutiques” (individualistes) qui ne questionnent pas le patriarcat et le sexisme, mais ne sont à que pour rassurer les hommes entre eux.6

D’après l’autrice, les hommes qui se sont débarrassés de leurs privilèges et qui embrassent la cause sont de dignes compagnons de lutte. Elle dit aussi qu’il faut s’interroger sur son propre sexisme en tant que femme. De mon point de vue, le problème avec les hommes “profems” à notre époque vient de là : ils ont peut-être déconstruit ce qui les arrange pour performer une image féministe qui “fait bien” socialement, mais on constate souvent ils n’ont pas du tout travaillé sur ce qui peut faire le plus de mal le plus directement, à savoir les relations intimes.

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Chapitre 3 : la sororité

Ici, on rencontre le concept de l’ennemi intérieur : il nous faut désapprendre la haine de soi propre aux femmes, et nous libérer de l’emprise de la pensée patriarcale sur nos consciences.

bell hooks donne un définition de la sororité que j’aime bien : “protéger nos intérêts en tant que femmes”. Elle parle de faire pression en tant que groupe social. Pour elle, la sororité est avant tout une solidarité politique qui est fondamentalement incompatible avec la domination de race et/ou de classe. Elle insiste : il faut absolument se défaire de l’idée patriarcale selon laquelle “les fort·es doivent régner sur les faibles”.

Quand on me questionne sur pourquoi je mets tous les hommes dans le même panier, je parle pour ma part de valeurs virilistes, et cette idée que “les fort·es doivent régner sur les faibles” en fait totalement partie.

De la lecture de ce chapitre, je tire une question ouverte : un problème du féminisme moderne continuerait-il d’être cette opportunisme dont on parlait plus haut ? C’est indéniable : certaines femmes, plus privilégiées que d’autres au départ, ont acquis certains passe-droits supplémentaires et n’ont plus envie ensuite de faire l’effort d’entretenir la sororité. C’est déjà terrible en soi, mais c’est encore pire quand on réalise que pour arriver là où elles en sont, elles ont pu compter souvent sur le soutien et le travail de ces femmes moins privilégiées (pauvre, racisées, queer, handicapées…). On est devant une forme d’égoïsme qui est très frustrante et très dommageable au féminisme.

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Chapitre 4 : l’éducation féministe / au féminisme

Les women’s studies arrivent dans les années 70 aux USA.9 Cela crée une difficulté : désormais, la théorie féministe devient essentiellement universitaire, élitiste et excluante.

Elle se demande ce que pourrait donner le féminisme si le mouvement comportait des militantes qui font du porte-à-porte et distribuent des tracts, en prenant le temps d’expliquer ce qu’est vraiment le féminisme. Là encore, bell hooks fait un parallèle direct avec les groupes religieux et avec la notion d’idéologie.

Encore une fois, je suis gênée sans trop comprendre pourquoi : trouvé-je ça “de droite” ? Dangereux ? Sectaire ? Ça fait écho à une vieille lecture dont je n’ai plus la référence, qui critiquait la gauche comme se trouvant “trop pure” pour utiliser des mêmes méthodes de diffusion des idées que la droite.

Elle déplore l’absence d’une diffusion de la pensée féministe dans l’éducation des enfants et des jeunes adultes, dans les institutions éducatives. Pour elle, c’est un véritable échec.

La culture dominante s’approprie souvent les contributions constructives du mouvement féministe au bien-être [de la société].

Impossible ici de ne pas penser aux éloges faites à la mort de Valéry Giscard d’Estaing, en rapport à Simone Veil et à l’avortement. Mais en 2020, quelque chose a changé par rapport à 2000 : avec les réseaux sociaux, les féministes ont été nombreuses à faire entendre que VGE n’a pas “accordé” la légalisation de l’IVG comme un grand prince, mais bien que les féministes (et pas uniquement Simone Veil, donc) s’étaient battues âprement pour l’obtenir.

À l'occasion de la mort de Valéry Giscard-d'Estaing, Bernard-HEnri Lévy tweete le 3 déc. 2020 L’homme qui a nommé Simone Veil. Et à qui les femmes françaises, donc, doivent tant. #Giscard #GiscardDEstaing.

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Chapitre 5 : les droits reproductifs

Pendant la 2ème vague du féminisme10, le fait que l’avortement soit au premier plan des revendications était selon bell hooks la manifestation d’un biais de classe. En effet, d’autres questions autour du corps et de la sexualité étaient tout aussi vitales (tout simplement l’éducation sexuelle pour commencer), et l’avortement n’était “pas la question la plus importante” pour la masse des femmes américaines à l’époque. Elle rappelle que la question de l’avortement et de la contraception était aussi une question de contrôle de la population, et que pendant qu’on interdisait à certaines femmes d’avorter, on en forçait d’autres à le faire.

Je fais ici deux liens. D’abord avec le scandale du Dalkon Shield, un contraceptif intra-utérin développé dans ces années 70-80 et largement utilisé dans une politique de contrôle des naissances par le gouvernement américain.11 Et ensuite avec la politique d’avortements et de stérilisations forcées menée par le gouvernement français dans les départements d’outre-mer dans les années 60-70. Un timing qui devrait nous rappeler quelque chose…12

Une distinction très importante : être “pro-choix” ne veut pas dire être “pro-avortement”. On peut choisir pour soi personnellement, de ne jamais avoir recours à l’avortement, sans vouloir ôter ce choix à toutes les autres femmes. Un point intéressant : l’idée que l’accès à la contraception permet d’éviter d’avoir à ce poser cette question difficile, de comment on se positionne très intimement par rapport à la grossesse imprévue et à l’avortement.

Quand je suis tombée enceinte alors que j’étais sous DIU13, j’ai dû me poser une question que je ne voulais pas me poser, que j’avais tout fait pour ne pas avoir à me poser.

D’après l’autrice, si l’avortement est un sujet aussi juteux pour les médias, c’est parce qu’il est directement en opposition avec la morale religieuse aux USA, au détriment d’une couverture d’autres sujets importants pour la santé publique, comme par exemple les conséquences de l’hystérectomie.14

bell hooks note que le droit à l’avortement a été de nouveau remis en question quand le mouvement féministe organisé et massif a disparu (ou s’est endormi ?).

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Chapitre 6 : la beauté

bell hooks argumente en faveur du choix là aussi, spécifiquement ici en rapport à la mode et à la beauté.Pour elle, la pression féministe faite sur l’industrie pour réclamant une mode belle, stylée ainsi que confortable est bénéfique. (des poches ! on veut des poches !)

Les TCA qui sont étonamment toujours très présents, malgré la vague féministe : en cause, la mode qui est de nouveau aux corps émaciés. Pour approfondir cette idée, on peut convoquer Naomi Wolf, elle-même citée par la sociologue Illana Weizman15 :

Naomi Wolf observe que le modèle culturel de la minceur a toujours prospéré dans des périodes historiques où les femmes accédaient à de nouvelles positions, de nouveaux échelons de la hiérarchie sociale et politique. La thèse de Wolf est la suivante : les femmes ont plus de pouvoir et de reconnaissance que jamais auparavant dans les sphères économiques et professionnelles — même si nous sommes encore loin de l’égalité —, mais un autre type de contrôle social vient les écraser : le mythe de la beauté, de la minceur et de la jeunesse permanentes qui les cloître dans une spirale sans fin de haine de soi.

Ceci est notre post-partum, Illana Weizman

Il faut inventer des alternatives : comment parler de perte de poids sans véhiculer la haine de soi ? Comment parler de beauté sans faire le jeu du patriarcat ?

Le rejet des désirs de beauté des femmes par certaines féministes rigides n’a fait que saper le féminisme comme combat politique.

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Chapitre 7 : lutte des classes

Les femmes privilégiées font passer leurs préoccupations pour les questions importantes. Par exemple, La Femme Mystifiée16 raconte un problème de femmes blanches riches : celui d’être une femme confinée à la domesticité et tout ce que ça a de psychologiquement et socialement aliénant. Mais cette réalité n’était pas celle de la majorité des femmes, tout simplement parce que les femmes plus pauvres devaient travailler pour survivre. Et d’une certaine manière, si ces femmes riches étaient confinées à la domesticité, c’est aussi parce qu’elles refusaient de faire les jobs ingrats et mal-payés, les délaissant aux femmes des classes moyennes et ouvrières.

Les femmes réformistes veulent acquérir le même pouvoir et la même liberté que les hommes de leur classe. Il ne faut nier l’importance de ces efforts réformistes pour atteindre un peu plus d’égalité, mais en même temps, constater qu’après toutes ces années, on n’a toujours pas atteint la véritable égalité salariale : n’est-ce pas parce qu’une fois rassasiées, les femmes privilégiées s’arrêtent net ?

Rita Mae Brown17 dit que la classe sociale, ce n’est pas uniquement l’argent. C’est aussi la vision de la vie, de l’avenir, comment on a appris à se comporter… Tout ça forge une manière d’être plus ou moins propice à la continuité de la lutte.

Beaucoup de femmes blanches privilégiées ont continué à agir comme si le féminisme leur appartenait.

Le féminisme réformiste renforce le pouvoir du patriarcat suprémaciste blanc.

La question brûlante que pose bell hooks est la suivante : Quelle différence font les acquis économiques des femmes aisées pour les femmes pauvres et ouvrières ? En plus, les femmes se sont rendu compte que ces acquis économiques (= des jobs mieux payés pour leurs qualifications) ne leur garantissait pas une plus grande participation des hommes aux tâches du foyer et il y a donc toujours besoin de subordonner les femmes pauvres, donc.

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Chapitre 8 : féminisme mondial

bell hooks ouvre le chapitre avec un nouveau tacle contre les femmes blanches privilégiées. Et c’est bien, il faut nous tacler régulièrement. Elles n’ont pas cherché à savoir ce qui se passait ailleurs et se sont crues légitimes à “libérer” leurs “sœurs” du “tiers-monde”. La plupart des femmes blanches n’ont pas décolonisé leur esprit.

J’interprète ça comme : la plupart des femmes blanches n’ont pas entrepris un travail sur elles-mêmes afin de se débarrasser des réflexes intellectuels de colonisatrices qu’on a quand on est blanche dans la société néo-colonialiste qui est la nôtre. Le white saviorism dont parle bell hooks juste avant en fait partie, mais uniquement.

Pour moi, il manque dans ce chapitre une dimension importante de la décolonialité : comment on ne doit pas essayer d’imposer notre vision du féminisme occidental blanc privilégié aux femmes d’autres cultures et d’autres pays, mais les écouter et les soutenir dans leurs efforts adaptés à leur pays, leur environnement, etc.

https://editionsdaronnes.fr/wp-content/uploads/2020/09/D02_Décolonialité-Privilèges_Cover.jpg
Éd. Daronnes, 2021, 288 p., 20 €

C’est le sujet du livre de Rachele Borghi dont voici le résumé :

“À partir de sa position d’enseignante chercheuse en géographie, de femme blanche et de militante féministe, Rachele Borghi présente non seulement une réflexion sur la construction coloniale des savoirs en sciences mais aussi une manière de les remettre en question de façon radicale. Pour cela, elle met à disposition une boîte à outils critique que chacun·e peut mobiliser pour interroger les savoirs dominants des disciplines académiques, ainsi que les catégories de classe, race, genre, espèce et pour en sortir.”

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Chapitre 9 : le travail

Le travail pour un faible salaire ne libère par les femmes de la domination masculine. C’est pour ça que mettre l’accent sur le travail comme un outil de la libération des femmes est une approche bourgeoise. On l’a vu juste avant : les femmes des classes moyennes et ouvrières travaillent et ne sont pas vraiment libres pour autant.

Elle répète qu’en 2000, l’égalité salariale n’est toujours pas atteinte. En France, depuis 2015, le mouvement #5novembre16h47 créé par Rebecca Amsellem est actualisé tous les ans (en 2020, c’était #3novembre11h44) et signale qu’à partir de cette date, les femmes travaillent gratuitement tandis que leurs comparses masculins continuent de gagner de l’argent.

Ce n’est pas le travail qui libère les femmes, mais l’autonomie économique.

bell hooks souligne que contrairement à ce qu’on pense, ce ne sont pas les féministes qui ont poussé les femmes à aller travailler dans les années 70, mais la crise économique : il aurait été impossible pour les ménages de classe moyenne de maintenir leur niveau de vie si les femmes n’apportaient pas un salaire supplémentaire au foyer.

Les changements de paradigmes quant aux discriminations professionnelles ont bénéficié aux privilégiées, mais encore une fois, pas à la masse des femmes travailleuses. Il n’y a de toute façon pas assez d’emplois pour tout le monde, alors pourquoi continuer de faire du travail comme libération un cheval de bataille ? Il faut donc penser des modes de vie alternatifs et repenser le sens du travail.

Cette affirmation sur le nombre d’emplois est assez difficile de corroborer cette affirmation telle quelle. Cependant en France, on compte environ 6 millions de chômeurs pour environ 220 000 emplois vacants. Et là encore, cela ne répond pas aux questions des qualifications requises, de la juste rémunération, ni de la dignité ou de l’intérêt des emplois disponibles.

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Chapitre 10 : féminisme et race

bell hooks rappelle que le fait d’avoir participé à une lutte antiraciste n’équivaut pas du tout à une déconstruction de la suprématie blanche et d’une idée ancrée de supériorité par rapport aux femmes noires. Si dans les années 70, des féministes blanches avaient participé au mouvement pour les droits civiques, on ne peut pas considérer ça comme un totem d’immunité et il faut toujours poursuivre ses efforts. Elle rappelle aussi que des femmes blanches militaient pour le droit de vote pour tous·tes, et devant la possibilité que les hommes noirs l’obtiennent et pas elles, elles se sont rangées du côté de l’homme blanc suprémaciste.

Il est question ici de la sororité femme blanche/femme noire. Au début de la 2e vague, les femmes blanches étaient pour les femmes noires plus des oppresseuses que des sœurs de lutte, car la majorité des femmes blanches participaient activement à l’oppressions des femmes noires.

Il ne peut y avoir de véritable solidarité politique si le mouvement féministe n’est pas également antiraciste.

L’idée n’est pas de créer un mouvement « inclusif », comme si accepter les femmes noires / pauvres / queer … au sein de la lutte était une faveur qu’on leur faisait. Il faut voir ça comme l’élaboration d’un mouvement réaliste, parce qu’il prend en compte la réalité de toutes les femmes.

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Chapitre 11 : la violence

La violence patriarcale émane de la croyance qu’il est acceptable qu’une personne en contrôle d’autres, de diverses manières (par la force physique ou psychologique par exemple). bell hooks préfère utiliser l’expression “violence patriarcale au sein du foyer” plutôt que “violence domestique”, pour exprimer l’origine de la violence plutôt que son lieu d’exercice. Elle insisite ainsi pour expliquer que les femmes peuvent être à l’origine de violence patriarcale au sein du foyer, envers les enfants notamment.

Le débat en France aujourd’hui est sur un autre glissement de vocabulaire :

“violences conjugales/domestiques” → “violences faites aux femmes” → “violences masculines”

Décryptons cette proposition : dans un premier temps, on ne parlait que des violences dans le cadre du couple hétérosexuel. Ensuite on a voulu parler de toutes les violences perpétrées sur les femmes, en mettant l’accent sur les victimes. C’est rendre les victimes visibles, mais leurs agresseurs invisibles : ces violences sortent-elles de nulle part ? De plus en plus, on propose de mettre l’accent sur qui est violent, sur les auteurs des violences, qui sont donc en écrasante majorité des hommes.

Ce débat sémantique est totalement en opposition avec ce que propose bell hooks, qui d’ailleurs regrette à plusieurs reprises que les penseuses féministes “refusent” de parler des violences perpétrées par les femmes.

Je suis pour ma part profondément agacée par cette insistance. Je pars du principe qu’on accorde une place à ces violences féminines proportionnelle à la place qu’elles occupent dans la société.

Jusqu’ici, le mouvement féministe s’est avant tout focalisé sur la violence masculine et a par conséquent donné du crédit aux stéréotypes selon lesquels les hommes sont violents et les femmes ne le sont pas.

De la marge au centre, bell hooks

Elle renchérit : “Beaucoup de femmes pensent qu’une personne en position d’autorité a le droit d’utiliser la force pour maintenir son autorité”. La question est donc : qui aura la position d’autorité pour exercer une violence qui apparaît comme légitime ? Etant anti-autoritariste, je suis d’accord avec ça.

Elle dit qu’il y a une attention médiatique constante sur les violences patriarcales, comme le montre l’affaire O.J. Simpson, mais qu’il n’y a pas de remise en question du rôle du patriarcat dans cette couverture médiatique

L’affaire O.J. Simpson est caractéristique d’un double-standard médiatique : un homme noir et célèbre, chéri du public, est accusé d’un double-meurtre sordide.18 C’est probablement de ces deux facteurs qu’émane cette attention médiatique. Peut-on dire pour autant, à partir de ce seul exemple, qu’il y a une attention médiatique constante sur les violences patriarcales ? Bof.

Elle parle des hommes peu puissants dans la sphère publique qui restaurent leur pouvoir et/ou leur masculinité dans l’espace privé du foyer. En France, les violences sont commises dans toutes les classes sociales. Ci-contre, les écarts de pourcentages, qui existent mais ne sont pas si flagrants quand même.

Proportion de victimes de violences au sein du ménage selon les caractéristiques personnelles

Diagramme en barres affichant la proportion de victimes sur l'ensemble de la population d'une classe catégorie socio-professionnelle. On y lit par exemple que 1,5% de tous les étudiants et autres inactifs ont été victimes de violences domestiques.
Diagramme en barres affichant la proportion de victimes sur l'ensemble de son quartile. On y lit par exemple que 0,7% des personnes dont le ménage se situe parmi les 25% de ménages aux revenus les plus aisés sont victimes de violences domestiques.
Source : Rapport d’enquête Cadre de vie et sécurité 2016 (% sur l’ensemble de la population)

L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire.

Flora Tristan19, 1843

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Chapitre 12 : masculinité féministe (encore un chapitre qui m’a énervée)

bell hooks dit qu’au début de la 2e vague féministe, beaucoup de militantes étaient anti-hommes et que ce sentiment émanait directement de précédentes relations qu’elles avaient eues avec des hommes médiocres. Elle dit : “des militantes féministes éclairées ont compris que le problème, ce n’était pas les hommes mais le patriarcat”.

C’est condescendant et un peu simpliste : les hommes ne sont-ils pas les premiers complices du patriarcat ? Les corps armés et les bénéficiaires de ce système ? L’accent que l’autrice met sur la responsabilité des femmes dans la perpétuation du sexisme me gonfle, surtout du fait que le livre est explicitement adressé aux hommes.

Les médias conservateurs se délectent des clichés qui dépeignent les féministes comme des lesbiennes anti-hommes, occultant ainsi que depuis le départ, les féministes veulent montrer combien le patriarcat nuit aussi aux hommes.

20 ans plus tard, je demande : tous ces efforts ont changé quoi pour les victimes du sexisme ?

Les féministes qui demandaient que les hommes soient reconnus comme des camarades de lutte n’ont jamais reçu l’attention des médias.

Moi ce que je constate c’est qu’en France en tout cas, seules ces féministes-là, celles qui accueillent les hommes, sont “adoubées” par les médias mainstreams. Les féministes plus radicales, on parle d’elles, mais on ne parle pas avec elles. En plus, plus tôt dans le livre, bell hooks se plaint elle-même que les féministes les plus radicales ne sont pas entendues par les médias, donc je comprends plus trop, là.

Elle dit que là où le féminisme a péché, c’est en ne proposant pas une vision alternative de la masculinité.

Faut-il vraiment faire tout le boulot à la place des hommes ? Flemme. Encore une fois, 20 ans plus tard en France on voit Les Couilles sur la table et Mansplaining arriver, et on constate qu’ils sont écoutés par une grande majorité de… femmes.

Nous sommes plus fort·es pour nommer le problème que pour envisager des solutions.

Il faudrait faire comprendre aux hommes que le patriarcat capitaliste et suprémaciste blanc n’est pas en mesure de leur fournir tout ce qu’il leur a promis : c’est le jeu des 1%. 99% jouent pour que ça ne bénéficie qu’à une infime minorité.

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Chapitre 13 : parentalité féministe

Oups : la pensée sexiste est transmise aux enfants par le parent de sexe féminin.

Les femmes qui sont cheffes de famille dans une société patriarcale se sentent souvent coupables de l’absence de figure masculine.

Au sein de notre culture, les enfants n’ont pas de droits et sont considérés comme la propriété de leurs parents.

bell hooks déplore que les penseuses féministes refusent de monter que les femmes ont souvent les premières responsables de violences contre les enfants (puisqu’elles sont les premières à s’occuper d’eux). Beaucoup d’enfants souffrent, meurent20, et les femmes ont une responsabilité là-dedans.

Elle explique qu’on adopte une éthique de la domination issue de la pensée patriarcale, et que si, en tant que féministes, on traitait les récits de violence éducative ordinaire comme on traite les récits de violences d’un homme sur une femme, on verrait que ce sont des violences et pas de l’éducation.

Les violences sexuelles commises sur les enfants sont issues du patriarcat. À ce propos, Titiou Lecoq a écrit :

La plupart des hommes qui violent des enfants ne sont pas des pédophiles. Il s’agit en réalité de viol d’opportunité. Cela explique qu’ils soient souvent mariés et qu’ils aient par ailleurs une vie sexuelle. Les enfants ne sont pas leurs préférences. Les enfants sont simplement les proies les plus faciles.

La responsabilité des médias dans la terrible confusion entre pédophile et pédocriminel

Il faut faire comprendre à toutes et à tous que mettre fin au sexisme améliore la vie de famille en sortant d’un rapport autoritaire à l’autre.

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Chapitre 14 : le mariage et le couple

La vie privée et les relations domestiques représentent les espaces où les femmes ressentent intimement tout le poids de la domination masculine. C’est pourquoi beaucoup de féministes refusent le mariage / la monogamie / l’hétérosexualité : autant de moyens d’échapper à cette domination intime.

Les rapports sexistes traditionnels conduisent à des mariages où tout ce qui relève de l’intimité, du soin et du respect est sacrifié pour que l’homme puisse régner en maître […].

L’accent mis par les féministes sur le plaisir sexuel des femmes a donné le langage nécessaire pour critiquer les comportements sexuels des hommes. Cependant, beaucoup de féministes ont remarqué que les relations non-monogames au sein du patriarcat donnaient plus de pouvoir aux hommes et détruisaient les femmes. (On vous voit, les “queutards de gauche”, comme dirait une de mes potes.)

De plus, si un changement dans les relations sexuelles paraît attrayant pour les hommes car ils en bénéficient, est-ce que cela apporte la garantie par la suite un changement dans la sphère domestique ? Pas du tout ! Beaucoup de femmes constatent de plus un retour à des rôles plus sexistes dans le couple, après la venue au monde d’un enfant.21

bell hooks argumente en faveur d’un remodelage de la société pour que les hommes puissent prendre leur place de parent. Un combat qu’on peut rapprocher des discussions actuelles autour du congé paternité en France.

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Chapitre 15 : politique sexuelle

La dichotomie mère ≠ putain refait surface : avant la “révolution sexuelle”, les femmes étaient forcées au sexe et n’avaient pas la possibilité d’exprimer, ni même de connaître, leurs propres désirs. De plus, le sexe était dangereux sans contraception, avec à la clé des grossesse imprévues ou des avortements illégaux. Ça donnait une transmission intergénérationnelle de la peur et de la haine du sexe.

bell hooks pose la question de ce qu’est une sexualité réellement libératrice et exprime que pour elle, la liberté sexuelle, ce n’est pas la promiscuité sexuelle.

Elle parle ensuite de tensions au sein du féminisme quant aux relations sexuelles avec les hommes. Les lesbiennes radicales parlaient de “coucher avec l’ennemi”, les hétérosexuelles ne juraient que par le célibat. Tout rapport sexuel hétéro serait une contrainte.22 Mais bell hooks n’est pas vraiment d’accord :

Ce qui déterminait la qualité d’un couple lesbien par rapport aux relations hétérosexuelles n’était pas le fait que les deux partenaires soient du même sexe. C’était plutôt leur degré de rupture avec les représentations sexistes de la romance et du couple.

Ces représentations de la relation sexuelle sont façonnées par l’éthique de domination, où toute relation comprend une personne dominée et une dominante.

Dans les années 2000, le discours féministe était plutôt anti-sexe. bell hooks dit : “Nous ne savons toujours pas à quoi ressemble une pratique sexuelle libératrice”, c’est presque un retour à la case départ. Aujourd’hui, c’est de nouveau quelque chose dont on parle plutôt ouvertement. 23

Dans une société patriarcale, hommes et femmes ne peuvent connaître un bonheur hétérosexuel durable que si les deux partenaires se sont défaits de la pensée sexiste.

Lire ça m’a fait beaucoup de bien, en tant que femme bi en couple avec un homme. J’ai compris que ce qui marchait entre mon partenaire et moi, c’est justement notre attention à ne pas laisser de place au patriarcat entre nous.

Elle dit que les femmes doivent arrêter de faire une fixation sur la pénétration et la performance pénienne. Mais surtout que les hommes doivent arrêter de penser qu’une femme libérée sexuellement est une femme qui fait l’amour dès que les hommes en ont envie. Les corps féminins ne sont pas la propriété des hommes et ne sont pas interchangeables.

Elle dit ensuite que les prostituées “refusent de reconnaître” que la prostitution équivaut à la perte de son intégrité physique et morale.

Moi, je dis que si des travailleuses du sexe ne sont pas d’accord avec ça, ce n’est pas parce qu’elles sont dans le déni…

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Chapitre 16 : le lesbianisme

Être lesbienne ne veut pas automatiquement dire être féministe, mais les féministes les plus courageuses et les plus déterminées ont toujours été les féministes lesbiennes.

Combien de millions de femmes restent avec des hommes médiocres parce qu’elles sont incapables d’imaginer une vie heureuse sans les hommes ?

bell hooks développe le concept de woman-identified woman (à la différence de man-identified woman, qui peut être différent du lesbianisme : c’est l’idée de faire dépendre son identité des femmes, du regard des femmes.

C’est une femme dont l’identité dépend des femmes et qui a des rapports sexuels avec des hommes — c’est son droit et ça ne l’empêche pas d’être à fond pour sa cause.

Une femme à propos de bell hooks, qui était invectivée car elle couchait avec des hommes.

Il faut reconnaître que les woman-identified women sont une menace pour le patriarcat, et que les lesbiennes sont l’apogée de ce concept.24

Le féminisme lutte contre l’homophobie et chérit l’apport radical des lesbiennes dans la théorie et la pratique féministes.

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Chapitre 17 : l’amour

Au début du mouvement féministe, on pensait qu’on ne pouvait atteindre la liberté que si on arrêtait de chercher l’amour romantique.

bell hooks relate ses premiers groupes de prise de conscience et sa propre aspiration à “l’amour avec un homme droit”, qui devra être féministe. Les femmes qui voulaient des relations avec des hommes étaient “mises au défi” de les convertir. 50 ans plus tard, on est en droit d’attendre qu’ils se convertissent eux-mêmes…

La culture patriarcale fait toujours équivaloir l’amour avec la domination et la possession. Alors la critique de l’amour est erronée : le problème n’est pas l’amour mais les croyances patriarcales sur l’amour.

Nier l’importance de l’amour dans la vie humaine équivaut à rejeter un grand nombre de femmes. Et comme il n’y avait pas beaucoup de pensée féministe sur l’amour, les médias de masse ont pu prétendre que le féminisme était un mouvement de haine.26

Mais bell hooks insiste : l’amour n’est pas la domination et la coercition. Son alternative féministe est le développement mutuel, l’épanouissement personnel, le respect et la justice.

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Chapitre 18 : la spiritualité

bell hooks parle de la tradition monastique chrétienne : les femmes étaient recluses pour être auprès de Dieu sans être au service des hommes.

C’est à mitiger, quand même : il y a eu de nombreux cas d’agressions sexuelles d’hommes sur des nonnes.27

Au début du mouvement féministe, il y avait beaucoup de femmes athées, notamment en réaction à la droite religieuse fondamentaliste qui est très dangereuse pour le féminisme. Mais il est important de comprendre que la remise en question de la religion patriarcale peut mener à une spiritualité libératrice.

Il y a de nouvelles lectures, approches et interprétations des religions et il faut prendre les religions comme des champs d’action.28 Il faut s’adresser à la masse croyante (peu importe la religion) pour la convaincre qu’il n’y a pas opposition entre féminisme et spiritualité.

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Chapitre 19 : un féminisme visionnaire

bell hooks veut œuvrer pour un mouvement révolutionnaire avec une étape réformiste. Si on renonce au cœur radical de la lutte, on ouvre une brêche à la récupération du féminisme du patriarcat capitaliste dominant, qui finira par le vider totalement de la susbtance.

L’éthique du care féministe doit s’étendre à d’autres groupes. C’est peut-être une application intéressante de la grille de lecture intersectionnelle : ouvrir l’horizon de nos empathies féministes pour tous les autres groupes opprimés.

bell hooks regrette que les militantes féministes riches n’aient pas utilisé leur argent pour créer des programmes éducatifs féministes, et qu’il n’y ait pas de corpus visionnaire accessible à toutes et à tous. En conséquence, par exemple, quand il y a une tuerie de masse, peu de gens font le lien avec la pensée patriarcale.29

Pour bell hooks, le backlash est la preuve que le féminisme a réussi à montrer que le patriarcat est une menace pour le bien-être humain. Ce backlash est d’autant plus violent à mesure que des hommes se convertissent à la pensée féministe, mettant en péril l’ordre établi.

Il faut que le féminisme devienne un mouvement de masse, et que la théorie du féminisme visionnaire soit constamment remaniée pour continuer à s’adresser “à nous, là où nous sommes, au présent”.

Le féminisme doit nécessairement être radical.

Un dernier mot pour la fin, qui résonne : les structures de domination se rétablissent dès que le mouvement féministe s’affaiblit.

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Ce que j’en dis

Si j’ai décidé de prendre le temps de remettre mes notes au propre et d’enrichir cet ouvrage de mes propres références, c’est que Tout le monde petu être féministe est définitivement un livre qui vaut le détour. Dans l’introduction, bell hooks annonçait un besoin de résumer la pensée et la lutte féministes en un seul livre facile à lire et accessible au plus grand nombre. Je pense que le pari est réussi. Je salue la volonté de s’adresser en premier lieu aux hommes, même si je déplore un peu que cela conduise à une cajolerie constante de l’ego masculin, qu’il ne faudrait surtout pas froisser dans un ouvrage féministe, au risque qu’il abandonne sa lecture en cours de route.

Je regrette que l’ouvrage ne soit pas plus étayé de références et de sources. C’est certes une lecture très digeste, mais qui ne permet pas d’être aisément approfondie si on le souhaite, car bell hooks ne cite quasiment que ses propres travaux. (Très intéressants je n’en doute point, mais il y avait matière à appuyer son propos parfois.) Mais c’est peut-être là mon biais d’universitaire bourgeoise qui s’exprime.

Un ouvrage qui mérite d’être lu, et d’être offert aux débutants et aux débutantes du féminisme pour commencer à forger sa propre pensée, dans une perspective radicale à laquelle j’adhère complètement.


Notes

  1. Qu’on retrouve aussi aux éditions Cambourakis avec Ne suis-je pas une femme ? et De la marge au centre.
  2. Le féminisme matérialiste est un courant majoritairement français. Ses penseuses s’attachent à analyser les rapports de domination patriarcaux comme des dynamiques de classes : les groupes sociaux hommes/femmes sont antagonistes, selon un héritage marxiste (bourgeoisie/prolétariat). C’est une lecture profondément révolutionnaire, car la lutte des classes de genre doit se terminer par l’abolition même des genres.
  3. idéologie, nom féminin : Ensemble de croyances, des idées caractéristiques d’une personne, d’un groupe, d’une société à un moment donné. Exemple : Le capitalisme est devenu l’idéologie dominante dans le monde depuis l’effondrement du bloc soviétique.
  4. Merci Mécréantes pour ces mots mis sur le malaise qui persistait.
  5. Ça me rappelle cette entrepreneuse en cosmétique qui m’accusait de ne pas être une bonne féministe parce que je lui faisais remarquer que ses promotions à “l’occasion du 8 mars” (journée internationale de lutte pour les droits des femmes, je rappelle) étaient des insultes au féminisme.
  6. C’est totalement à mettre en lien avec l’origine des groupes d’incels : ce qui a commencé comme un espace de partage de vécus plutôt bienveillant a vite mal tourné. Le terme “incel” a été forgé par une femme, connue sous le nom de Alana, dans les années 90. Une fois qu’elle s’est séparée de ce projet (Alana’s Involuntary Celibacy Project) et l’a remis entre les mains d’un homme inconnu, c’est devenu un entresoi exclusivement masculin, et une boîte de Petri de la misogynie la plus dangereuse.
  7. Dont l’identité de genre correspond au sexe masculin assigné à la naissance.
  8. Ne suis-je pas une femme ?, de bell hooks, éd. Cambourakis, 2015.
  9. Le premier master d’études de genre ouvre en 1974 à Paris 8.
  10. On considère la chronologie du féminisme de la manière suivante. La première vague est centrée autour du droit de vote (XIXe et début du XXe siècle), la deuxième vague correspond au combat pour l’avortement et la contraception libres (années 60-70). La troisième vague (années 90-2000) est celle qui a vu naître les concepts d’intersectionnalité et de féminisme pro-sexe. Depuis les années 2010, on serait entrées dans la quatrième vague du féminisme, qui est de plus en plus caractérisée par la fameuse “libération de la parole” des victimes de violences sexuelles. Intéressant de constater que ces vagues sont de plus en plus rapprochées, et qu’elles ont de moins en moins un objet presque unique de lutte
  11. Pour en savoir plus, voir la série Sex Explained E03 sur la contraception (Netflix), ou écouter le podcast Behind the Bastards (🇬🇧) The Worst Birth Control Device Ever Invented + The Population Control Movement du 7/01/2021.
  12. Voir Le ventre des femmes, de François Vergès, Albin Michel, 2017.
  13. On rappelle que 72 % des avortements sont réalisés sur des femmes qui utilisaient une contraception. Source
  14. A l’âge de 60 ans, une femme sur 3 aura subi une hystérectomie aux USA, ce qui cause depuis les années 80 des questionnements sur la prévalence de cette opération loin d’être bénigne. Voir Are Hysterectomies Too Common?, TIME Magazine (🇬🇧), juil. 2017.
  15. Ceci est notre post-partum, de Illana Weizman, Marabout, 2021, p. 104.
  16. The Feminine Mystique, Betty Friedan, W. W. Norton, 1963. Publié en français par Pocket en 2020.
  17. 1944-, écrivaine américaine féministe et lesbienne.
  18. En 1994, le footballeur star Noir-Américain O.J. Simpson est accusé du double-meurtre de sa femme, Nicole Brown, et de son ami, Ronald Goldman. Malgré l’absence d’alibi et un faisceau d’indices assez accablant, O.J. Simpson est aquitté au terme d’un procès de 252 jours. S’il a été récemment libéré de prison, c’est pour une toute autre affaire, celle d’un cambriolage à main armée. On pourra, si on le souhaite, souligner l’ironie des crimes qui envoient, ou n’envoient pas, des hommes puissants en prison.
  19. 1803-1844, militante socialiste et féministe franco-péruvienne.
  20. En France, un enfant meurt tous les 5 jours suite à la maltraitance parentale. Source
  21. Voir notamment Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, Titiou Lecoq, Fayard, 2017. Revue ici-même.
  22. C’est ce que dit aussi Andrea Dworkin, par exemple.
  23. Voir le compte Instagram et le livre Jouissance Club de Jüne Plã, les livres de Maïa Mazaurette ou encore le podcast Entre nos lèvres.
  24. Voir La pensée straight, de Monique Wittig, Editions Amsterdam, 2018.
  25. Le texte complet est consultable ici.
  26. Aujourd’hui, la donne change peu à peu : Victoire Tuaillon et Binge Audio viennent de lancer le podcast Le Coeur sur la table, les BD de Liv Stromquist parlent d’amour…
  27. Voir le documentaire Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église. Lire l’article de Libération à ce sujet (abonné·es).
  28. Je pense notamment à Lev Rosen qui partage régulièrement des références de lectures queer et féministes de la religion juive.
  29. Chose qui a changé ces dernières années. Par exemple, en 2014 la tuerie de masse perpétrée par Elliot Rodger à Isla Vista (Californie, USA) a mis en lumière la pensée masculiniste et ses applications les plus criminelles. Rodger, qui se décrivait lui-même comme un “incel”, avait mis en ligne une vidéo et écrit un long manifeste, dans lesquels il expliquait ses motivations, clairement misogynes.
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3 Comments

  • Auriane
    Posted 24 février 2021 à 11:56 0Likes

    En tout premier, MERCI pour ce résumé. Même si résumé est un terme bien ingrat pour tout le travail de sourçage (pas certaine que ça se dise…), de remise en contexte et plus généralement le décorticage de ce livre.
    Il était sur ma PAL mais je suis heureuse de t’avoir lue car je crois que j’aurais fait des “gnnnnnnnnnh” rageux sur beaucoup de points.
    Est-ce que tu comptes refaire des arpentages (est-ce le bon terme ?) de ce type ?
    Personnellement je serais très intéressée de te lire à nouveau sous cette forme et je trouverais ça normal de te rémunérer à chaque nouveau livre lu (et non pas un tip unique qui donne accès à tout). Après je ne sais pas si cela serait suffisamment intéressant financièrement pour toi au vu de la quantité de travail que cela représente.
    Je ne doute pas que tu ne sois pas uniquement motivée par l’appât du gain, mais bon si les factures se payaient avec des remerciements et de la reconnaissance ça se saurait !

    En tout cas j’ai pris beaucoup de plaisir à te lire, tant au niveau contenu que sur la forme !

    • Pauline
      Posted 24 février 2021 à 13:21 0Likes

      Hello Auriane ! Merci beaucoup pour ton retour ! Je suis ravie que ce format t’ait plu. Je compte en faire d’autres, parce que j’aime beaucoup. Ce n’est pas très rentable financièrement mais ça me permet de mieux m’imprégner de mes lectures donc j’y gagne aussi beaucoup de mon côté. Je ne m’engage à rien sur la durée ou la fréquence ou quoi, parce que comme ça je peux le faire à mon rythme, sur les livres que je choisis, sans créer d’attente ou quoi. Il y aura toujours la possibilité de retiper pour y accéder même si le code d’accès est toujours le même, c’est au bon vouloir des gens après ;) (je pourrais changer de code à chaque fois mais je trouve ça relou à gérer de mon côté)
      Voilà, merci encore !

  • Trackback: Revue de presse #3 | fury & fracas

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