Tous les matins Eleven fait le carpin, et quand enfin nous sommes levés, lassés du bruit de ses griffes plantées dans le plus beau fauteuil, elle retourne se coucher, l’air de dire C’est bon, j’ai rempli ma mission.

L’air de l’hiver devient bleu, c’est une de mes couleurs préférées. Ce bleu givré qui teinte le paysage comme le lavis d’une aquarelle, depuis mon lit je vois un losange de dehors où le jour ne s’est pas encore levé totalement, le mur blanc est bleu, sans mes lunettes tout est flou, et dedans c’est chaud, d’ors et de jaunes, d’ampoules allumées pour lutter contre la pénombre et la tristesse.

L’air de l’hiver devient froid et cette année encore je n’ai pas de manteau adéquat. Cette année ça compte encore moins que d’ordinaire ; c’est l’hiver de tous les intérieurs, des sorties les moins longues possibles, de s’aérer masqués et de s’embrasser avec les yeux. Toucher me manque, je suis nostalgique des accolades, des bises et des bisous. Le cynisme du début de pandémie m’a quittée (« Ah lala super, enfin débarrassées de ces convenances ridicules ! ») parce que pour moi ce ne sont pas des convenances – j’ai de la chance – voilà bien des années que je ne fais plus la bise qu’à des gens que j’aime vraiment.

Il y a toujours le café et nos voix émues serrées larmoyantes, d’être loin et pourtant tout près.

Je regarde à nouveau The Office. Il y a quelque chose qui tient du tour de magie, d’arriver à rendre fascinante et addictive une série qui raconte le quotidien d’employés dans une entreprise de papeterie. Comme la première fois, j’ai le cœur pincé d’envie et chamboulé d’amour, je crois que la banalité me touche au-delà de ce qui est permis, j’aime les choses qui sont belles dans des écrins de rien du tout. J’aime les paillettes sur mes ongles et le velours, aussi.

Je relis Harry Potter et l’Ordre du Phénix – c’est la saison du réconfort, où se lover dans ce qu’on aime déjà semble infiniment moins risqué, en ça je retrouve l’humeur de mars mais ce n’est pas comme des serre-livres, décembre n’est pas la fin, il faut que je m’y aiguise. Harry Potter, bref, et le tome que j’aime le moins depuis sa sortie. Ça se confirme encore, pour d’autres raisons, qui ont cette fois à voir avec ce que nous sommes devenues, J.K. Rowling, Harry et moi. Je me suis surprise à regretter il y a quelques jours cette époque lointaine où Harry Potter n’était qu’une source de joie. Et quoi, maintenant il faut être adulte et appréhender un objet culturel chéri depuis vingt ans avec esprit critique et recul ? Lourde et cruelle tâche. (Il n’empêche qu’on n’en serait pas là si Harry avait déballé son cadeau de Noël, salopard d’ingrat.)

Quelque part dans le dehors, j’ai du pain sur la planche. Mais entre Noël et Nouvel an, j’ai toujours trouvé indécent de m’astreindre à me faire peur. Et les nouvelles années ça fait peur. Que nous réserve l’avenir, je vous le demande ? Pour moi, si j’écarte les pans du rideau (celui qu’Eleven détruit avec application chaque matin), je vois deux livres à terminer et beaucoup d’incertitudes.

Oh, ça peut bien attendre encore quelques jours, que Sirius Black soit mort et enterré, les truffes au chocolat terminées, Cecelia Halpert bien née et la première page du maxi-calendrier arrachée.

Je ne suis pas encore prête à retrouver l’inconfort de la vraie vie.


Je parle souvent de “la vraie vie”, ce serait intéressant de me pencher là-dessus, une fois. Je suis pas encore tout à fait adulte, on dirait.

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1 commentaire

  • Lou Désario
    Posted 30 décembre 2020 à 09:26 0Likes

    Peut-être que de voir le “monde réel” comme “la vraie vie”, c’est déjà commencer (un petit peu, tout doucement) à se sentir adulte ?
    Ne plus être dans une fuite totale, ne plus se dire : “La vraie vie, c’est essentiellement dans la littérature”…. ?
    Je ne sais pas.
    Ton article me fait prendre conscience de ce temps particulier, celui de l’entre-deux, entre Noel et le nouvel an.
    Savourons ce moment, oui, dans notre zone de confort.

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