Je suis devant mon arsenal. Le stylo fétiche, les carnets, trop nombreux (mais tous utilisés), les livres qui me nourrissent. Les pages de mes histoires imprimées pour leur donner le corps, la substance qui les rend réelles. De l’eau, de la musique. Et l’ordonnance d’Anaïs.

Il faut retrouver le goût, a dit Anaïs. Raviver la flamme, comme on dit, tapie sous les braises.

Ça fait un an que j’écris ce que j’appelle pudiquement de la non-fiction. J’aime bien ce mot, il est moins chargé que « essai », dans lequel je n’arrive pas à imaginer autre chose que des ouvrage très sérieux avec des bibliographies bien fournies. J’aime bien « non-fiction » aussi parce que j’aime beaucoup « fiction ». J’ai la fiction facile. Je n’écris des romans que quand ils sont terminés, qu’ils tiennent debout tout seuls. Tandis que dans la fiction je trouve le potentiel de l’inachevé — tant que c’est inventé, tant que c’est même un lambeau de quelque chose de pas vrai, tout peut être fiction. Ni début ni fin, un in medias res permanent, qui n’engage à rien.

Mais voilà, ça fait longtemps que je n’ai pas approché la fiction. C’est un peu un Koh-Lanta aussi, ce truc. Le paysage est idyllique, les gens pensent que c’est des vacances et c’est vrai que les perspectives sont réjouissantes. Mais sur place on en chie, rien ne va comme on veut, et on se sent terriblement seule. (Moi au moins, je me sens seule en pyjama.)

La non-fiction telle que je l’écris, sur mon blog ou dans des livres, me vient plutôt facilement. Il faut dire qu’au lycée, j’étais de cette espèce exaspérante pour qui ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément. Les dissertations étaient, du moment que j’avais travaillé mon sujet, un exercice facile auquel je me pouvais me plier la veille au soir sans même y passer une nuit blanche. (C’est évidemment le produit d’une éducation privilégiée, pas un don divin ou du génie inné, hein.)

Mais déjà à l’époque je préférais les écrits d’invention. Je m’éclatais vraiment.
Je me souviendrai toute ma vie du premier texte de fiction que j’ai donné à lire. C’était en quatrième, j’avais douze ans et en français, la prof nous avait chargés d’écrire la suite d’une nouvelle — impossible de me rappeler laquelle, de qui, et quelles idées j’avais eues. Je me souviens en revanche du soin que j’avais pris à aligner les mots pour donner une nouvelle fin à cette histoire, et la fierté fébrile aec laquelle j’avais rendu ma copie. Oui, j’étais vraiment très fière de moi. Et alors quand cette prof, Mme T., me l’avait rendue avec une super note (très importante pour la Hermione Granger que j’étais et suis encore à bien des égards) mais surtout des éloges, je crois bien que j’ai rougi de joie, tremblé d’excitation. Une grande personne avait validé. Au moins une. Il fallait que je continue d’écrire, me disait-elle.

C’est ce que j’ai fait. J’ai écrit beaucoup : des débuts d’histoire, des bribes de scènes, des fanfictions Harry Potter (bien entendu), des mots alignés côte à côte en essayant de faire en sorte que leur agencement, non content d’avoir du sens, transmette quelque chose. Transcende.

Oh lala, encore si prétentieux tout ça. Mais je tourne en boucle sur ce sujet : il me semble qu’en France, pays des Lumières et des génies littéraires — tous des hommes, d’après les programmes scolaires —, toute personne qui veut écrire souffrira de cette comparaison forcée avec les grandes plumes, qu’elle le veuille ou non. Ça nourrira un sentiment d’imposture qui rendra difficile de parler de ses ambitions d’écrivain·e par peur d’être tourné·e en ridicule.

Mais écoutez, c’est aussi vrai, quand on écrit pour être lu·e, ce qui est légitime, c’est aussi pour provoquer (des émotions), et transformer : les mots en mélodie, en essence. Pour créer des petites secousses qui viennent ébranler quelque chose. Même la plus inoffensive des certitudes.

Revenons à nos moutons. La fiction, oui. J’ai en moi plein d’idées, dans mes carnets des schémas, des listes, des prénoms, des plans. Il faut se remettre en selle. C’est comme le vélo. Ironiquement, je ne sais pas rouler à vélo, alors je ne sais pas du tout ce que ça fait.

Pourquoi écrire de la fiction difficile quand on pourrait se contenter de l’essai facile, qui fait parler de lui et qui vend ? (Mon prochain essai parlera, lui, d’avortement, là encore je n’ai mesuré qu’après signature du contrat que ça pouvait être pour le moins périlleux. Qui aurait cru que j’étais si téméraire ?) Mais c’est tellement merveilleux, la fiction.

Un refuge et une échappée. Pour moi qui lis, les fictions me sont autant de résidences secondaires, de fenêtres ouvertes, de grands ménages de printemps, de chambardements. Parmi les romans qui changent la vie, il y a aussi les plus modestes que j’aime tout autant, ceux qui m’accompagnent quelques jours et m’offrent ce qu’ils ont. Le réconfort, le point de vue nouveau, la catharsis… le spectre entier des émotions dans lequel piocher. Pour moi qui écris, la fiction c’est aussi refuser la cruelle réalité.

Je vais vous faire une confidence : en tant que meuf pas hétérosexuelle, j’ai eu très vite envie d’écrire des personnages pas hétéro. Ça me paraissait important, d’apporter une visibilité à des personnes et des histoires encore tellement invisibilisées. Pourtant, mon premier roman met en scène une femme hétéro, entourée d’autres hétéros. Je n’ai pas réussi à m’extirper de l’imaginaire hétéronormé dans lequel j’ai baigné et qui m’a très longtemps forgée, par défaut, parce qu’il n’y avait rien d’autre. (C’est dommage de reproduire ça, oui, mais eh, me dis-je avec indulgence, c’est mon premier roman, il peut y en avoir plein d’autres.)

J’ai décidé de raconter le deuil d’une relation hétéro et la naissance d’une autre, comme pour soigner quelque chose. Pas une blessure personnelle — je n’ai jamais vécu de chagrin d’amour — mais j’avais, je crois, envie de créer une belle romance entre une femme et un homme, qui ne répète pas les erreurs de siècles de relations hétéros toxiques, passionnelles, malsaines, fusionnelles, et bancales, mais érigées en parangon de ce qui se fait de plus enviable et de plus excitant en matière d’amour. Je voulais écrire ce que je n’avais pas assez lu : une meuf qui dit merde, qui a besoin d’être elle avant de se laisser aimer, et en face un mec pour qui aimer n’est pas le synonyme de posséder. (Dani, dans The Haunting of Bly Manor, a dit ça dans un épisode que j’ai vu récemment et j’ai hoché la tête comme si c’était moi qui avais écrit la ligne de dialogue. Pas étonnant que cette phrase si vraie sorte de la bouche d’une femme qui aime une autre femme.)

Voilà, c’est ça, ce que j’aime, ce que je recherche dans la fiction. Cette capacité à réparer le réel, de prendre le moche et le bancal pour les transformer — sans excuser, sans complaisance — en une beauté tangible prête à imprimer son reflet dans nos miroirs.

On réinvente les possibles à chaque page.

Maintenant que j’ai retrouvé ça, il est temps de m’y remettre.


Photo © Suzy Hazelwood

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