Depuis le mois de février, je prends un traitement antidépresseur. Ça me pendait au nez. Je crois qu’à un moment dans ma vie, sûrement au même moment que je pensais que les douleurs menstruelles devaient être acceptées comme des manifestations de mon féminin sacré, j’ai pensé aussi qu’on ne peut pas aller mieux avec des médicaments. J’ai dû penser “c’est un pansement sur une jambe de bois”. Et j’ai dû me dire quand même, la France, premier pays consommateur d’antidépresseurs et d’anxiolytiques. Quand même, ça veut dire quelque chose. (Je ne pense pas que j’aie jamais su ce que ça voulait dire.)

Ça fait plusieurs années je vais plus ou moins bien selon les périodes. J’ai déjà écrit sur ce sujet il y a quelques temps et quand j’ai refait le blog, je l’ai supprimé parce qu’il me semblait illégitime. Cet article où je disais que j’étais dépressive, alors qu’aucun·e médecin ne me l’avait confirmé. Entre deux j’ai pensé que mon syndrome prémenstruel était responsable de mes coups de mou, et qu’en dehors de cette semaine difficile j’allais bien. “Je gérais”. À un moment donné je suis tombée enceinte et j’ai avorté. J’ai continué de penser que ça allait, que ça allait aller.

En février j’ai passé quelques temps seule chez mes parents, c’était un anniversaire, je ne sais plus lequel. Et alors que j’étais entourée d’amour et que tout allait bien, j’étais remplie de larmes qui ne voulaient que déborder. Ça a été difficile de faire semblant pour n’inquiéter personne. C’est après ce jour si pesant, où tout m’avait paru si dur, que j’ai décidé d’en parler.

Je ne dormais plus beaucoup et plus très bien. Mes rêves étaient peuplés de cauchemars, et mes heures d’éveil alors que la nuit était encore lourde, encombrées d’angoisses plus ou moins réalistes. Je me réveillais en sursaut, tétanisée à l’idée d’avoir oublié de nettoyer la litière de mon chat, et mon esprit galopait immédiatement sur l’autoroute de la culpabilité. Je suis une mauvaise humaine, mon chat est peut-être malade et je ne le saurais même pas, peut-être qu’Eleven me déteste, qu’elle serait mieux sans moi. (Vraiment, il est très heureux que j’aie choisi de ne pas avoir d’enfant récemment.)

J’ai retrouvé les crises de panique. En discutant avec mon mari, j’ai compris que je les avais déjà connues, ces crises qui me pesaient sur le sternum, m’empêchaient de remplir mes poumons, et me laissaient pantelante, trempée de sueur. Adolescente, je ne les avais pas comprises. C’est fou ce qu’on ne comprend pas, des fois, quand il nous manque juste une oreille bienveillante pour entendre et nous aider à démêler ce qui nous arrive.

J’ai retrouvé aussi la lourdeur, la lassitude. Celle qui rend difficile de se lever le matin, celle qui fait dire à quoi bon. Je me souviens particulièrement d’un matin d’un jour sans, où j’avais désespérément besoin de voir ma sœur, mais où je n’arrivais pas à sortir du lit. Secouée de sanglots incompréhensibles, j’ai fini par lui demander de venir me chercher. De venir, physiquement, me sortir de là. J’ai la chance d’avoir autour de moi des personnes douces.

Quand j’ai lu C’est comme ça que je disparais, la dernière BD de Mirion Malle, j’ai retenu gravée en moi cette expression : “ne plus trop avoir le goût d’exister”. C’est en pleurant, un peu de honte et un peu de soulagement, que je l’ai ressortie toute brute à mon médecin, tant elle décrivait parfaitement ce que je vivais. Alors avant toute chose, parce que je n’arrivais pas à dormir ni à respirer, mon médecin m’a prescrit des antidépresseurs.


Hier, j’ai passé de très longues minutes assise sur le sol de ma cuisine, incapable de tendre le bras pour ranger mes courses. Je crois qu’à un moment donné, je me suis mise à m’assoir par terre pour ranger mes courses parce que rester debout était trop difficile. Il y a quelques jours, mon médecin a augmenté ma dose d’antidépresseurs. “Ça va mieux, mais pas tout à fait, hein ? Alors on va essayer d’augmenter.” Il a vu ma tête.
“Ça vous fait chier qu’on augmente ? (Oui, mon médecin parle comme ça, ce qui me va très bien.)
— Non, pas exactement, c’est juste que… Il faudrait que je voie quelqu’un, hein ?
— Oui, ce serait vraiment bien. Réessayez le CMP, parce qu’il y aura de l’attente.” (J’ai réessayé le CMP, ça m’a demandé tant d’énergie, je suis de nouveau dans le circuit.)

Sur les notices des antidépresseurs, il y a un long paragraphe de mise en garde. “Ça risque d’aller pire avant d’aller mieux.”

Et moi depuis que mon dosage a augmenté, passant du plus minime à un peu plus corsé, je découvre que parfois il faut réellement concentrer toute sa volonté pour lever le bras et ouvrir le frigo. Qu’il faut parfois vingt minutes pour se redresser dans le lit, et après encore vingt minutes pour se lever vraiment. Qu’on ne peut pas vraiment travailler quand tous les rouages du cerveau sont grippés.

C’est temporaire pour moi, tant mieux : je vais déjà un peu mieux, mes doigts retrouvent leur vitesse de croisière sur le clavier, j’arrive à écrire, j’arrive à penser. J’arrive à retrouver l’énergie de couper des légumes, d’imaginer des recettes, de me réjouir un peu. Un peu seulement. On m’avait mise en garde, médecin et amie précieuse : ces médicaments ont leurs mauvais côtés. Moi, j’ai l’impression d’être un peu éteinte. D’être moins intense, de briller moins fort. Ce n’est pas forcément facile, quand un de mes 99 problèmes est cette sensation tenace de ne pas assez briller, tout court.

Je ne pleure presque plus. C’est un peu une bonne chose. Les heures passées à sangloter de ne pas se sentir digne d’être aimée, ça m’épuise, ça ne sert à rien. Mais ça me manque aussi, de ne plus réussir à pleurer quand j’en ai besoin. Quand l’injustice est trop criante, quand le poids du désespoir est là quand même, et que les larmes ne marchent plus, ça me manque. Je ne pleure presque plus mais, revers de la médaille déjà peu reluisante, je n’explose plus de joie non plus. Quand je sors d’un rendez-vous avec le projet d’un nouveau livre à écrire validé, je n’ai qu’un sourire plaqué parce que c’est, factuellement, une bonne nouvelle et qu’il faut s’en réjouir, il faut faire semblant au moins. Mais l’émotion pure, la joie faite d’hormones, celle qu’on ne contrôle pas, celle qui m’a déjà faite hurler, sauter partout, je ne l’ai plus ressentie depuis longtemps.

Et malgré le traitement, il y a toujours des jours sans. Il faut apprendre à composer avec. Il faut se doucher et s’habiller, se faire à manger, se forcer un peu. Ou alors accepter qu’on ne peut même pas. (Pour l’instant j’ai toujours réussi à me doucher, même si je n’ai rien fait d’autre. Vivre avec quelqu’un qui sent bon tous les jours me rend soucieuse de sentir bon aussi.) Il faut lever le pied alors même qu’on a l’impression qu’il est en l’air depuis des mois déjà. Pourtant ma lenteur chimique et ma lourdeur dépressive n’ont rien à voir avec la lenteur sereine et apaisée que je cultive les jours avec. C’est quelque chose que je ressens dans mes tréfonds. Quand “ça va”, y aller mollo est une manière d’apprécier la beauté simple d’une vie douce, malgré tout. Quand ça va, c’est marcher lentement pour regarder le ciel.

Quand ça ne va pas, c’est de la mélasse, c’est marcher lentement parce que mes jambes pèsent mille tonnes.


Heureusement, il reste : Eleven qui dort, mon mec qui me fait rire et qui m’envoie des messages vocaux pour me dire que je suis très belle, les premiers abricots, revoir des amies, cuisiner à nouveau pour d’autres que moi, tester de nouvelles recettes, lire des livres qui font s’évader, la promesse de projets qui attendent que je retrouve des forces, les framboises et les mûres qui mûrissent, le pain au levain, créer de mes mains, m’endormir contre lui, Eleven qui ronronne, avoir un réseau de personnes à qui parler, regarder des films entre copains, jouer aux Sims pour oublier, arroser mes semis et croiser les doigts, rêver à la mer, programmer des vacances, etc.

Heureusement qu’il y a etc.

Photo d’illustration par Efdal Yildiz.

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12 Comments

  • Laëtitia Benvenuti
    Posted 10 juin 2020 à 11:51 0Likes

    Je t’envoie tout mon soutien Pauline <3

  • Alice Battante
    Posted 10 juin 2020 à 14:01 0Likes

    Je compatis tellement et me reconnais beaucoup dans ce texte. Ça fait deux ans, pour moi, que le diagnostic est tombé : dysthymie tellement ancrée qu’aujourd’hui encore je me débats avec elle, entre-deux doses d’antidépresseurs (quand je ne les oublie pas parce que même prendre des medicaments chaque jour et s’y tenir est une sorte d’Everest pour moi.). Je ne souhaiterais pas la dépression à mon pire ennemi. Alors compassion, vraiment. Plein de force et de courage.

    • Désario
      Posted 11 juin 2020 à 13:36 0Likes

      Merci beaucoup d’en parler. Avec des mots simples et justes. C’est si important, alors merci, vraiment !

    • CeliaG
      Posted 30 juin 2020 à 19:10 0Likes

      Bonjour,

      C’est la première fois que j’écris un commentaire sur votre blog. Je l’avais découvert hasard, et trouvé son nom sublime.
      Votre texte est magnifique… Vous décrivez si justement la dépression, la façon dont elle vide, de toute énergie, de tout désir. Je suis heureuse de lire que vous semblez en train d’en sortir, même si c’est doucement, le moindre progrès est énorme.
      Pour ma part je pense avoir vécu cinq dépressions, certaines diagnostiquées et d’autres non. Je ne peux dire s’il n’y en aura pas d’autres : c’est une fragilité que j’ai apprise à accepter. Certains sont sensibles du coeur, ou du dos, ou des articulations… Moi c’est ça. La culpabilité est évacuée et ça fait du bien.
      À vous lire, j’ai l’impression aussi que vous n’avez pas/plus cette culpabilité, et je vous en félicite. C’est très difficile d’en arriver là car c’est une maladie mal comprise, qui peut exaspérer et désespérer l’entourage.
      Je vous souhaite beaucoup de courage pour sortir de cette mauvaise passe, prenez soin de vous, et merci encore pour ce si beau blog.

  • Céline
    Posted 10 juin 2020 à 15:46 0Likes

    Je voudrais t’envoyer plein d’amour. C’est très bien écrit et ça me touche beaucoup. Je n’ai jamais pris d’anti-dépresseurs mais je connais de près des gens (très bien) qui en prennent, et c’est important d’en parler (parce qu’ils ne m’en parlent pas). Je pense à toi avec tendresse et voilà.

  • Léa
    Posted 10 juin 2020 à 16:31 0Likes

    Bonjour Pauline,

    Ton texte très fort a également fait écho à ma propre histoire. Je suis aussi passée par les antidépresseurs après une rupture aussi soudaine que brutale. Je me suis particulièrement retrouvée dans tes mots “Moi, j’ai l’impression d’être un peu éteinte. D’être moins intense, de briller moins fort.” Quand mon médecin m’a prescrit des antidépresseurs, c’était avant tout pour que j’aille “moins mal”, à défaut d’aller mieux tout de suite. J’ai moins pleuré, j’ai également moins ressenti. Comme si mon coeur était entouré de papier bulle. C’est très étrange ce moment de sourdine émotionnelle : les médicaments aident à mettre la douleur dans une boîte, mais on sait qu’elle est toujours là, simplement qu’elle ne prend plus toute la place. Oui, tout est cotonneux. Oui, ranger une tomate dans le frigo peut prendre 20 minutes. Mais cette béquille chimique aide vraiment quand on a l’impression de couler ou de disparaitre progressivement (la BD de Mirion est si juste).
    Ca va aller mieux Pauline. Ca prend du temps, mais ça ira mieux. Tu ne couleras pas.

    Signé : une lectrice sous-marin qui te suit depuis longtemps et se reconnait beaucoup en toi.

  • Myroie
    Posted 10 juin 2020 à 17:22 0Likes

    J’ai commencé les antidépresseurs il y a six mois (déjà). Pas beaucoup, seulement 5mg par jour. Ma psy avait suggéré 10. Mais quand je suis passé de 5 à 10, j’ai paniqué. J’ai eu la sensation qu’on étouffait qui j’étais avec du coton. Sûr, ça faisait disparaître la douleur, les piques qui transpercent les tripes et qui donnent envie de vomir on ne sait plus trop quoi. Mais j’étais amorphe et je ne ressentais plus rien. Ca m’a fait très très peur. J’ai eu l’impression de me perdre. Alors, à tort ou à raison, je n’en sais rien, j’ai demandé à rester à 5mg. Il paraît que 5mg c’est une dose thérapeutique. Mais ça m’a quand-même fait du bien. Ça a permis de me transformer en petite savonnette sur laquelle les idées noires glissaient plutôt que de s’incruster en moi. Et ça a permis d’atténuer ce désir brûlant de disparaître.

    Au début, j’ai détesté l’idée de prendre des antidépresseurs. Même avec une dose si faible. Je savais déjà que la prise de ce genre de médicament était très stigmatisée, mais vivre ce stigmate (à travers mon regard et celui des autres) a été éprouvant. Puis je m’y suis faite, entre autre en écoutant en boucle “Anti-depressant are so not a big deal” de crazy ex-girlfriend (c’est fou ce que cette série peut être thérapeutique). Je me suis habituée à mes petites pilules et j’ai vécu ma vie.

    Il y a deux semaines, ma psy m’a proposé de réduire la dose, puisque ça va un peu mieux. Vu que j’ai déjà la dose minimale, je prends mon traitement un jour sur deux. Je pensais que je sentirai à peine la différence. Grave erreur. Ca fait 10 jours que je me traîne. Que je suis, comme tu dis, dans une mélasse. Arrêter les antidépresseurs, j’ai l’impression, c’est aussi dur que de commencer. J’ai la sensation que rien n’a de sens, d’être perpétuellement fatiguée et que mon cerveau est pris dans du plâtre. Mais chaque jour, ces sensations disparaissent petit à petit. Ce qui est rassurant.

    Alors, même si nos expérience ne font que se croiser, te lire fait du bien. Retrouver ta plume sur un sujet aussi personnel, c’est un petit pansement à l’âme, un doux rappel que la vie est difficile, mais que ça vaut la peine de se battre. De faire de son mieux. Merci d’être là. Merci de continuer à écrire malgré les difficultés. Merci d’avoir le courage de partager des choses aussi intimes. Et plein de force à toi.

    PS : J’ai très hâte de lire ton livre. Tes livres. C’est tellement chouette que tu sois enfin éditée. Bravo !

  • Lo
    Posted 11 juin 2020 à 08:14 0Likes

    Comme ça fait écho.
    J’ai traversé plusieurs dépressions mais une m’a particulièrement marquée. Il s’est avéré qu’en fait je suis bipolaire et que cet épisode dépressif était un creux de la vague bien intense. Je réussissais à amener mon fils à l’école, cuisiner puis je restais prostrée jusqu’au moment d’aller le chercher…
    J’espère ne plus revivre cette intensité de mal-être
    Merci pour ton témoignage

  • La Mouette
    Posted 11 juin 2020 à 22:41 0Likes

    Comme je me retrouve dans tes mots Pauline, ça me rappelle la première fois que j’ai traversé ces émotions (ou ces non-émotions), j’avais 13 ans, 14 ans (?) et même pleurer m’aurait fait me sentir exister, tout parait à ce moment si terne, si vide…. depuis j’ai toujours eu l’impression que j’étais comme “détraquée”, que cette première dépression avait tout enclenché et qu’une fois qu’on en a connu une on ne s’en tire jamais vraiment. Par contre, ce que je sais, c’est qu’on est beaucoup à connaître ces sentiments là et savoir qu’on est beaucoup, que d’autres personnes savent aide. Ça ne guérit rien mais ça retire une toute petite miette de ce sentiment terrible de solitude.
    On est là Pauline, merci pour tes mots, courage pour tout. Tu as l’impression de ne plus beaucoup briller pourtant je t’assure que tu brilles à travers tes mots et toute ta sensibilité est si belle, que ce soit à travers ces mots là comme tes mots de fiction (ou de semi-fiction). Prends soin de toi, une cuillère de glace à la fois ❤️

  • Camille
    Posted 12 juin 2020 à 12:33 0Likes

    Je t’envoie beaucoup d’amour, de soutien et de pensées. (Et mon email, mes DM, ou n’importe quel canal de communication te sont grands ouverts, si pour une raison ou une autre, tu en avais besoin.)

  • Delphine
    Posted 22 juin 2020 à 23:13 0Likes

    Merci pour cet article courageux Pauline ! Je regrette de savoir que tu traverses une période si difficile et je me retrouve dans plusieurs de tes phrases (lorsque j’avais fait le questionnaire pour le risque de dépression post partum, j’avais obtenu un des scores les plus hauts mais la sage-femme avait oublié de me prévenir pour mettre en place un suivi …).
    Toutefois, je dois bien admettre que depuis quelques mois, j’ai l’impression de reprendre du poil de la bête, d’être un peu plus motivée le matin, de retrouver un certain apaisement, et je souhaite vraiment que le ciel bleu revienne vite dans ta vie <3

  • lathelize
    Posted 30 juin 2020 à 12:52 0Likes

    Je suis si désolée de te lire, engluée dans ce marigot. Et en même temps, si contente de savoir que ton traitement te permet jour après jour d’aller vers un peu de mieux.
    Ton œil si acéré, si analytique, si lucide sur toute la misère du monde ne doit pas t’aider à te sentir joyeuse et légère. Mais sans doute que si tu fermais les yeux, tu perdrais un peu de toi?
    Bon courage en tous cas pour les prochaines heures, les prochains jours, les prochaines semaines

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