J‘ouvre mon site pour essayer d’y écrire quelque chose et constate, totalement par hasard, que ce blog a eu cinq ans le 25 mai. C’est peut-être la période (globale) ou la période (personnelle), mais j’avais complètement oublié et puis maintenant qu’on y est je me dis que c’est peut-être l’occasion de parler de mon blog, des blogs, et de ce que je pense des blogs. J’écris depuis un début de soirée ensoleillé mais un peu fatigué, quelques poignées de minutes avant de sortir prendre l’air, et je n’ai aucune idée d’où je vais. Bear with me.

Trajectoires imprévues

Quand j’ai décidé de remodeler l’apparence d’Un invincible été l’an dernier, j’avais envie d’y apporter quelque chose qui manquait à l’ancienne version : la spontanéité comme possible. Je l’avais déjà dit à ce moment-là je crois, et j’ai depuis encore renforcé mes convictions. La fierté, presque provocatrice, que mon blog ne soit plus1 la vitrine de rien d’autre que de moi-même. J’ai supprimé Google Analytics, une manière pour moi de me préserver des chiffres qui sont devenus importants partout ailleurs. Une volonté de m’en foutre. Malgré une apparence un peu plus soignée qu’à l’époque, j’ai l’impression d’être revenue aux roots, aux paragraphes que je balançais sans les relire sur un blogspot à l’URL un peu honteuse. À la différence près qu’il y a maintenant pas mal de gens qui lisent mes bêtises, et que plus que jamais, mes revenus en dépendent.

C’est assez rigolo, comme je n’avais jamais voulu que mon blog devienne mon métier, parce que je ne voulais pas dépendre ni des marques ni de l’incitation à la consommation, pour gagner ma vie. Et aujourd’hui, sans Tipeee et l’argent donné chaque mois par plusieurs dizaines d’individu·es, je ne pourrais pas vraiment vivre correctement. Alors en quelques sortes, mon blog est devenu mon métier. Je ne sais pas encore très bien ce que j’en pense. Parfois ça fait très peur, j’ai l’impression d’avoir un des moyens de subsistance les plus précaires qui soit.2 J’ai peur que vous vous lassiez de me lire, de me donner ces quelques euros durement gagnés, et que tout s’écroule.3 Par la force de choses et la direction que prennent mes projets en ce moment, je m’interroge souvent sur la route qui se trace sous nos pas, et combien elle peut être surprenante. J’aurais pu être prof, j’aurais pu être traductrice de sous-titres, j’aurais pu être employée de crèche, j’aurais pu être CM d’une entreprise quelconque. Ni l’un ni l’autre, je suis blogueuse. Pour cette année au moins, parce que vu la situation, ce n’est pas demain la veille que je vais retrouver du boulot de rédactrice. Mais si ça fait un peu peur, c’est aussi une liberté qui m’est offerte4, celle de travailler plus que jamais à écrire, des essais, des histoires et des articles de blog. Je suis écrivaine, ça y est. Et ça, c’est une chance infinie (pour laquelle je vous remercie).

You’re never weird on the Internet (almost)5

Si j’ai appris quelque chose de ces cinq années d’Un invincible été — précédées de plus d’années encore sous d’autres formes —, c’est sûrement qu’il y a toujours une place pour les misfits, en tout cas sur Internet. J’ai essayé de me conformer à un moule de contenus attrayants, comme j’ai essayé plus jeune d’être quelqu’une de plus fun et de plus cool, mais rien n’a été plus cool et plus fun que de faire exactement ce que je veux sur mon petit bout d’Internet. Peu de choses ont été plus vraies aussi. Je ne me pose plus trop de questions sur la part de soi qu’on garde pour soi et celle qu’on révèle sur Internet. Ici j’ai parlé de plein de choses dont je ne parle pas forcément ailleurs, que ce soit les troubles du comportement alimentaire, mes projets d’écriture, mon avortement.

Pas parce que je suis une “ado attardée” (whatever that means) qui n’a pas conscience des limites, du fait qu’Internet garde trace de tout, ou qui n’a pas de pudeur. Plutôt parce que c’est la beauté des blogs personnels : on y jette des trucs plus ou moins intimes et par la magie de l’humanité qui nous rassemble bla-bla-bla, ça finit par résonner chez quelqu’un·e d’autre. Et que parfois, ces faibles échos sont importants.

Politique du (blog) personnel

Je suis arrivée au bout d’un voyage, je crois. Je sais mieux ce que je veux et ce que je souhaite pour mes Internets6, après avoir navigué pas mal entre plusieurs tendances et essayé de surfer sur des vagues. Je m’éloigne des comptes et blogs un peu trop jolis et pas assez substantiels, j’ai moins de place dans ma vie pour la superficialité. La légèreté, oui, la douceur mille fois, la gentillesse : infiniment. Mais les yeux ouverts, toujours.

Je rédige ces mots alors que, personnellement, je n’ai pas réussi à lire un livre engagé depuis plusieurs mois, alors que je n’ai pas fait mon minimum syndical d’engagement depuis belle lurette. J’ai un peu l’impression de chier dans la colle et de cracher dans la soupe tout à la fois, tiraillée entre mon besoin de me sentir appartenir à un collectif engagé qui a du sens, et mon envie de m’enfuir entre les pages et dans les interlignes, pour ne plus jamais devoir regarder la vie comme elle est. Je peste sans cesse que tout est politique mais je veux aussi écrire des histoires d’amour sans prise de tête. J’ai besoin du dur et du doux, du facile et de l’exigeant, de la tendresse et de la colère.

Et c’est pour ça que les blogs personnels sont si forts et si importants, et pourquoi même quand je doute, même quand j’ai peur et même quand je n’ai plus dune goutte d’inspiration dans mes veines, je ne songe jamais à fermer mon blog. C’est l’endroit où je peux faire la funambule et m’entraîner à être. J’y vois des espaces impossibles à dompter, aux contenus mouvants mais qui viennent toujours du cœur. En relisant cet article sur La Lune Mauve, j’ai été à nouveau convaincue que cette indépendance, de plateforme comme d’esprit, est ce qui rend Internet un peu plus agréable à naviguer. Une phrase aussi absurde qu’elle est le reflet de la réalité, qui tourne en boucle : Au moins, chez moi, il n’y a pas de nazis.

Chez moi, il n’y a pas de pubs qui saupoudrent la lecture en clignotant leurs promesses consuméristes. Il n’y a pas de mensonges déguisés en vérités, destinés à nous dresser les un·es contre les autres, pas de censure pour un téton ou un bourrelet qui dépasse, pas de crainte qu’un jour un réseau social qui n’a jamais engendré de profit ferme ses portes et supprime tous mes mots et toutes mes images, il n’y a pas de profit. Pas hashtag, pas de SEO, pas de campagne de sponso. (Et surtout pas de nazis.)

Je termine cet article au petit matin, les yeux collés et mon navigateur zoomé à 150 % parce que j’y vois rien sans mes lunettes. Je pourrais trouver une conclusion intelligente à tout ça, mais pour faire honneur à l’ancienne Skyblogueuse en moi, je vais juste vous laisser, et assumer que je n’arrive pas à finir cet article. Merci d’être là.


Notes

  1. Je ne renie pas les rares produits offerts, les rares concours organisés avec des marques, les archives sont encore dispos, mais ça fait bien longtemps quand même que c’est du passé
  2. Ce n’est bien évidemment pas vrai, il y a des situations infiniment plus pénibles et plus instables que la mienne.
  3. Là encore, vous auriez le droit, et personne ne vous en voudrait. N’empêche, j’y pense des fois et ça fait bader, comme disent les jeunes.
  4. Par vos tips, mais aussi par mes choix de vie et, j’ose le dire quand même, mon travail ici qui vous plaît assez pour mériter rémunération.
  5. C’est le titre de l’autobiographie de l’actrice Felicia Day, dont la carrière a été lancée sur Internet. On peut traduire ce titre par “On n’est jamais chelou, sur Internet (enfin presque)”.
  6. Je dis bien mes Internets, ceux qui forment la constellation des contenus que je produis et ceux qui m’inspirent. Je suis pas là pour policer Internet et vous dire ce que vous devriez faire ou aimer, bien au contraire.
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15 Comments

  • Nuits
    Posted 28 mai 2020 à 08:25 0Likes

    J’ai hoché la tête tout au long de la lecture de cet article, qui me parle donc énormément. Merci pour ce partage !

  • Irène
    Posted 28 mai 2020 à 13:01 0Likes

    Génération skyblog ❤❤❤ j’aime toujours autant les blogs et le tien est vraiment précieux

  • Kellya
    Posted 28 mai 2020 à 14:09 0Likes

    Oui, oui, oui, mille fois oui.
    Merci de faire partie de mes internets, d’etre une écrivaine aux mots si justes qui donnent un peu de sa vie à cet ‘autre’ internet, des blogs, des misfits et de la liberté.
    Je te rejoins sur la superficialité qu’on ne peut confondre avec la douceur ou la mignonitude (pourquoi le dictionnaire n’a pas encore intégrer ce mot?) qui elles sont nécessaires à mon coeur.

    • Pauline
      Posted 1 juin 2020 à 08:22 0Likes

      Merci Kellya, pour tout ce temps à me suivre et nos échanges ! Je suis ravie que mes écrits trouvent échos en toi. (J’aime bien “mignonceté”, moi, je sais pas pourquoi héhé)
      Je t’embrasse !

  • Linda
    Posted 28 mai 2020 à 16:15 0Likes

    Joyeux anniversaire de blog Pauline, many happy returns :)

  • R.
    Posted 29 mai 2020 à 11:35 0Likes

    Joyeux anniv’ ! Merci de la sincérité et de la transparence (un mot de la décennie ça) qui ne met jamais de voile sur les zones troubles traversées. Tout ce que tu écris résonne tellement ! On a tant besoin de partager ces expériences de vie pour se grandir les uns, les autres.
    Merci, merci, merci
    Une lectrice de l’ombre
    R.

  • Bulle
    Posted 29 mai 2020 à 17:30 0Likes

    Ca faisait des années que je n’étais plus passée ici et je ne regrette pas d’être revenue sur mes pas. Merci pour ces mots qui me parlent vachement pour le moment, moi qui trainasse toujours à m’épancher sur mon blog, par pudeur, crainte, doute… J’aime ce besoin d’authenticité qui transparait dans ton texte :)

  • Maartje
    Posted 30 mai 2020 à 21:16 0Likes

    Merci pour tes mots, Pauline.
    Merci d’être là.
    Merci d’écrire.
    Merci
    <3

  • Delphine
    Posted 1 juin 2020 à 00:10 0Likes

    Merci Pauline d’être toujours présente sur ce blog. C’est vraiment un plaisir pour moi de te lire, de suivre tes réflexions, le tout dans l’authenticité. La lecture de tes articles accompagnée d’une tasse de thé a le don d égayer mes journées!

  • Luschka
    Posted 1 juin 2020 à 16:22 0Likes

    Joyeux blogniversaire !
    Merci pour ces années d’écriture partagée, et merci pour ce billet.
    Je dis un grand OUI à tout ce que tu as dit, et oui oui oui au dur et au doux. Cette ambivalence -mais est-ce une ambivalence, ou tout simplement la vie en fait ?- est tellement nécessaire et complémentaire (pour moi en tout cas).
    Merci de nous partager l’intime et le politique, comme tu l’as dit ça résonne parfois très fort… et pfiou, ça fait tellement de bien, on se sent moins seule.
    Merci pour cette sororité, aussi <3
    J'ai déjà hâte de te lire à nouveau :)

  • Camille
    Posted 4 juin 2020 à 19:52 0Likes

    J’avais raté cet article ! Diantre !
    Je ne sais que dire de plus à part ce que je dis souvent : que tu es l’une des personnes que j’aime le plus lire au monde, et que j’espère que, sous la forme de ce blog, d’un autre, de romans, d’essais ou de posts sur Twitter, je continuerai à pouvoir te lire pendant fort longtemps encore !

  • Diane
    Posted 10 juin 2020 à 09:07 0Likes

    J’ai découvert votre blog il y a quelques mois a travers un article sur l’écologie, depuis c’est avec plaisir que je me rends sur vos anciens et nouveaux post. Je crois que c’est la sincérité qui me plait le plus. En tout cas joyeux anniversaire :)

  • Marie-Fleur
    Posted 13 juin 2020 à 13:29 0Likes

    Je t’ai découverte dans ton ancien blog dot je ne me rappelle plus l’URL apprennent honteux. Pour tant c’était avec un article très fort sur la pression exercée sur le corps adolescent à l’air des images privées jetées en pâture sur le net.
    Je m’étais un peu éloignée, sans doute à la période où, comme tu l’évoque, tu essayais de faire comme tout le monde pour faire monter tes stat.
    Depuis quelques mois je lis ici (c’est mon simple ressenti) des textes profonds, à la langue personnelle, fluide, d’écrivaine assurée. Ça me plaît bcp. Merci.
    Tes textes me font mieux comprendre aussi l’importance de l’engagement des lecteurices. En commentant, en partageant, en teepant. Merci aussi pour cette prise de conscience.
    Longue vie à tes écrits!

  • lathelize
    Posted 30 juin 2020 à 12:42 0Likes

    C’est très beau ce bilan. Il sonne comme un apaisement.Enfin…
    J’espère pouvoir lire encore longtemps tes histoires légères et tes réflexions profondes

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