C’était absurde. Le silence régnait, pesant, et même si la Terre continuait de tourner, tout s’était arrêté comme en plein mouvement. Il n’y avait pas eu de sirène annonciatrice, pas de grand chambardement. Ni séisme ni tsunami, ni nuée de sauterelles. À peine un écho, il aurait fallu tendre l’oreille. Ce n’était pas une punition, ni une vengeance, ni un cataclysme. Et non, le monde ne s’était pas mis sur pause. Ce n’était pas un film d’horreur, il n’y avait pas une couche de cendre pour tout recouvrir, il n’y avait pas d’esprits maléfiques, ni de dangers tapis dans l’ombre. Ce n’était que nous. Qui nous étions arrêtés. Comme en plein mouvement.

On entendait presque le grincement des rouages de la mécanique grippée, tandis qu’on la forçait à se mettre à l’arrêt.

Il restait les semblants qu’on passait sur nos vies comme des crèmes miracle. Des routines auxquelles s’astreindre pour effacer l’incertitude. Les réveils qui sonnaient toujours, les légumes qu’on s’efforçait d’éplucher, les rendez-vous qu’on ne voulait, soudain, plus manquer. Il restait l’attente, l’espoir, et leurs revers, l’impatience, l’impuissance.

Certains – pas « d’entre nous », ceux-là n’ont jamais fait partie des nôtres – pensaient au profit. Celui qu’ils auraient du mal à engranger maintenant que la masse laborieuse était figée, ou bien secouée de quinte de toux moribondes. Certains, parmi nous cette fois oui, comptaient. Les jours. Les lits. Les respirateurs. Les sous. Les morts. Les morts qu’on n’arriverait bientôt plus à enterrer assez vite. Les morts stockés dans des camions réfrigérés, comme la chair sacrifiable, sacrifiée, qu’on avait toujours été. Nos vrais visages dévoilés. Nous rêvions de révolution. S’ils avaient pu, ils nous auraient usés jusqu’à la moelle – ils nous auraient laissés pourrir au fond des fosses – mais ils avaient peur. D’après. De nos forces conjuguées.

Nos colères grondaient comme des braises. Un souffle de vent suffirait. Nous étions étouffés mais nombreux. Ardents, aussi.

Ce texte a été écrit pendant le Camp NaNoWriMo. Il contient 5 mots piochés au hasard dans Chez soi, de Mona Chollet, que j’avais sous la main. Il contient encore du confinement, j’en suis désolée. Je n’ai que ça en tête.

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5 Comments

  • ioulia
    Posted 2 avril 2020 à 15:40 0Likes

    Ne sois pas désolée d’écrire sur le confinement, si tu n’as que ça en tête peut-être qu’écrire te délivrera un peu…
    Et puis tes mots sont toujours aussi beaux, même un peu en colère :)

  • Nuits
    Posted 2 avril 2020 à 17:08 0Likes

    Merci pour ce texte, qui capture quelque chose de la rage qui nous habite.

  • Delphine
    Posted 3 avril 2020 à 12:30 0Likes

    Très très beau texte. Merci.

  • Kellya
    Posted 3 avril 2020 à 19:32 0Likes

    J’ai envie de dire évidemment, il contient du confinement, puisque nous n’avons tous que ca en tete. Mais surtout il contient déjà un peu d’aprés, et une grande force sous-jacente qui réveille et fait bouger. Merci pour cette force que ce texte met en mouvement en moi.

  • Anej
    Posted 7 avril 2020 à 07:21 0Likes

    Je commente pas souvent mais ce texte-là… M’a vraiment vraiment vraiment vraiment tellement plu… Bravo!

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