Encore un texte écrit pendant les 30 minutes presque quotidiennes du Camp NaNoWriMo. Pendant que mon amie Anaïs (allez la lire, vraiment) écrit de jolies choses ensoleillées qui colorent mon coeur de joie, j’exorcise mes angoisses. J’aurais pu vous parler de combien cuisiner commence à m’ennuyer, après 20 jours de plaisir, j’aurais pu vous parler de la famille qu’il devient difficile de contacter, j’avais encore beaucoup de choses à dire. 30 minutes c’est bien, c’est court, ça oblige à canaliser. Prenez soin de vous.


Aujourd’hui je suis sortie de mon lit bien après midi. C’était la première fois depuis le début, c’était la première fois que c’était aussi dur, j’aurais pu me rendormir mille fois, je pourrais dormir toute la journée. Je me trouve essoufflée — en chantant sous la douche, en mettant un drap propre sur mon matelas, en montant l’escalier. Je suis fatiguée, j’ai mal à la tête, et je suis incapable de décider si c’est normal, la superposition normale de mes diverses conditions, ou si c’est le virus. Et puis j’ai mes règles. J’ai mal au ventre, au dos, et aucune énergie.

Je suis frustrée que le printemps se passe sans moi. C’est ma saison préférée. Si je suis chanceuse de l’avoir, l’espace minuscule du tout petit jardin ne suffit pas à étancher ma soif de bourgeons, d’arbres en fleur, de trottoirs ensoleillés et de soirées à la fraîche. Je vais rater la glycine, peut-être, et voilà qui me rend triste.


Dans tout ça tout de même, à savourer en vrac : les pâtisseries que je réussis encore mieux que d’ordinaire — brownies, banana breads, cakes aux pommes. Les plats italiens faits de presque rien, qui rendent heureux. Boire une bière et grignoter des noix de cajou. Les longs matins où on se blottit, l’un contre l’autre, enveloppés dans un amour invincible. Eleven, la truffe à l’air dans le jardin. Les éclats de rire du Discord en vocal avec les copains. Regarder des séries et des films en mangeant de la glace. Se coucher très tard et savoir qu’on pourra dormir demain.


Il paraît qu’essayer de réfléchir à l’après est une tâche impossible, une illusion même. J’essaye autant de ne pas le faire que de m’y atteler un peu, parce que l’après arrive, d’une manière ou d’une autre. Que ses contours soient flous, qu’il n’y ait pas encore de date sur le calendrier, n’en rend pas moins inéluctable la certitude qu’il y en aura un. Si j’y pense, mon cœur s’emballe. Égoïstement pour l’instant, j’avoue n’en avoir pas grand-chose à faire, de l’après du monde, de la société, du capitalisme, de nos politiques. Je n’arrive à ne penser, quelques secondes à la fois seulement, qu’à notre après à nous, deux pauvres précaires, un après qui commence maintenant. La réalité économique n’attend pas.

Une fin de contrat imminente, des démarches Pôle Emploi, ne pas savoir s’il touchera le chômage, anticiper la demande d’ASS, la demande de RSA, anticiper les refus, les angoisses, la détresse financière encore plus grande. Bientôt plus de prime d’activité, après les APL qui ont disparu en début d’année. Comment payer le loyer. Mes missions annulées, repoussées à cet après, qui n’auront peut-être pas lieu, commencer à regretter mon choix d’indépendance professionnelle, qui pour l’instant, après bientôt un an, ressemble surtout à une folie.

Je manque de souffle mais si ça se trouve, ça n’est dû qu’à l’asphyxie de ce qu’on vit, qui nous broie les côtes, l’inévitable qui nous rattrape, la poisse. Peut-être que mes poumons vont très bien mais que c’est tout mon être entier, corps esprit rêves et projets, qui est privé d’oxygène. Peut-être que je vis une longue crise d’angoisse, elle a pour moi la même magnitude que la crise sanitaire, la même temporalité. Elles sont liées, ont peu ou prou les mêmes racines, les mêmes causes, et auront, si tout redevient comme avant, la même fin. Des catastrophes, personnelles et globales.

Je manque d’air et ça m’épuise. Semaine quatre, en quarantaine stricte au cas où, je manque d’air mais tous les soirs je m’endors contre le corps, toujours solide même vacillant, de la seule personne avec qui il m’est agréable d’être enfermée. Nos deux forces se complètent. On se relèvera. (Je suis obligée de l’espérer.)

Image : Raiponce, 2010, film de Byron Howard et Nathan Greno

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8 Comments

  • Sempra
    Posted 8 avril 2020 à 16:11 0Likes

    Hier en revenant des courses, au détour d’une rue, je suis tombée nez à nez avec un mur recouvert de glycine en fleurs. J’ai failli pleurer de joie.

    Bon courage, prenez soin de vous.

  • Kellya
    Posted 8 avril 2020 à 19:37 0Likes

    Pouvoir se pelotonner dans notre amour à deux est ce qui rempli mon coeurde gratitude chaque soir. Tant qu’on affronte l’adversité ensemble, on ne peutque s’en sortir, non?
    Bon courage à vous deux dans votre navire qui tangue, l’aprés va arriver et la vie va continuer, parce que c’est ce qu’elle fait, toujours…

  • Lou Désario
    Posted 8 avril 2020 à 20:48 0Likes

    Le printemps, les glycines, les noix de cajou, ce sentiment d’asphyxie… que ce texte me parle, il s’écoule en moi : merci pour ces mots.
    Et ces instants heureux qui perdurent malgré tout… votre regard qui prend le temps de les savourer…bravo !
    Merci pour ce blog que je commence à dévorer.

  • Lolli
    Posted 10 avril 2020 à 09:47 0Likes

    On en sortira c’est certain :) Et je trouve agréable de penser aux retrouvailles des proches, un but dans l’horizon …

  • Nuits
    Posted 11 avril 2020 à 19:03 0Likes

    Cette tension entre les jolies choses perlées, l’angoisse de l’après et les résignations du présent… Fiou, ça bouscule. Bon courage à toi

  • Jennifer
    Posted 16 avril 2020 à 09:24 0Likes

    Je lis très souvent tes textes que j’aime beaucoup. Tu as une très jolie plume et je prends du plaisir à la lire. Je te souhaite plein de courage pendant cette période qui est difficile, de plusieurs manières pour chaque personne.

  • Alice Battante
    Posted 16 avril 2020 à 11:43 0Likes

    Hello Pauline,

    Voilà un moment que je n’étais pas venue commenter ton blog, j’ai une multitude d’article à rattraper et je m’en réjouis !
    Je ne sais pas si c’est très approprié, mais j’aime ton journal de confinement, je trouve le ton de ce journal important, nécessaire même. Et comme chaque fois que je te lis, mon envie d’écrire s’est réveillée. Incroyable, ce phénomène. Mais juste, pour ça, merci d’écrire. Merci d’exister. Merci de poser les mots où il faut.

  • Wonderful Japan
    Posted 19 avril 2020 à 14:16 0Likes

    Ce confinement nous aura au moins appris, je l’espère, à se recentrer sur certaines choses existentielles que nous avions eu tendance à banaliser ou ne plus considérer dans notre ordinaire quotidien.
    “Sept fois à terre, huit fois debout”

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