Jeudi, 18h. Dans mon journal intime maintenant, non contente de mettre le numéro le mois l’année, j’épelle le jour. Ils sont tous les mêmes. Réveil vers neuf heures, avaler ma pilule et me féliciter de ne l’avoir toujours pas oubliée, traîner au lit sur mon téléphone même si ça me rend malade, parce que je n’ai pas envie d’aller faire le café. Dix heures, voire dix heures trente, je file sous la douche parce que je pue.

Depuis le début de ce confinement absurde, je pue.

J’ai des suées nocturnes aigres d’angoisse, à l’image des cauchemars qui peuplent mon sommeil lourd comme une chape. (Les chapes sont toujours de plomb, mais celle-ci peut être de tout ce que vous voulez.) Je me réveille transpirante et puante. C’est excellent pour le moral et l’estime de soi.

À onze heures max (LOL !) je suis dans la cuisine et je fais le petit-déj’. J’oublie souvent de prendre mon anti-dépresseur, comme s’il n’y avait la place dans mon cerveau que pour deux choses : le confinement et un (1) médicament, et qu’il avait choisi la pilule. À choisir je préfère ça, j’ai déjà vécu un avortement, je préférerais ne pas recommencer.

Petit-déj’, donc. Le meilleur repas de la journée, un porridge ou un bircher müesli, parfois un bol de céréales trop sucrées. Depuis ce matin, depuis jeudi, j’ai envie de pain. Le pain ne m’avait pas encore manqué (le vrai pain, celui de la boulangerie qui est fermée, pas celui des sachets en plastique ni celui des boulangeries un peu nulles des supermarchés), les croissants m’ont manqué avant le pain. Ce matin je me suis dit que j’allais essayer de faire mon levain : j’ai cédé, comme tout le monde. À l’envie d’un projet qu’il faudrait nourrir.

On mange sur la terrasse. Ou alors dedans, quand les travaux d’à côté, que ni le confinement ni la pandémie n’ont pu arrêter, sont trop bruyants pour nos cerveaux endormis.

Ensuite je colorie. Un type de feuille à la fois. Que cette page me dure le plus longtemps possible, afin de ne pas avoir trop vite à en choisir une nouvelle. Je repasse cinq fois la même couleur en même endroit, j’essaye de faire disparaître le blanc de la page, d’annihiler le vide.

L’après-midi est une version parodique des choix qui s’offrent à nous. Jouer à un jeu vidéo, ou lire quelques pages d’un livre, ou écouter un podcast en regardant le plafond, ou colorier à nouveau, ou écrire un peu, ou ne rien faire de tout ça et zoner sur Internet en attendant que le temps passe. On déjeune à 15h parce qu’on a petit-déjeuné tard. Il n’a pas plu depuis six semaines et je rêve d’une météo humide et grise qui soit le reflet de mon humeur. C’est un peu plus difficile d’être triste quand il fait beau, comme si le soleil me lançait des regards accusateurs. Tu pourrais en profiter quand même.

Tout n’est pas nul et il y a de chouettes choses, mais la vie se déroule sur une toile de fond dégueulasse. C’est pas comme quand un truc odieux nous tombe dessus mais que le reste, tout le reste, va plutôt bien. Dans ces cas-là on en chie un maximum pendant quelques temps, on pleure beaucoup, on respire mal, mais tout le reste va plutôt bien alors on s’y raccroche et ça nous porte. Aujourd’hui c’est tout le reste qui va plutôt mal, grosse mélasse noire internationale, et les petites pépites du quotidien deviennent de plus en plus difficiles à tamiser, à retenir entre nos doigts fébriles de chercheurs d’or épuisés.

Je retourne en cuisine, je bois un verre de vin, une bière ou une eau citronnée tout en préparant le dîner. On regarde des vidéos YouTube en mangeant. Ensuite on lance un film qu’on commente en direct avec un copain, c’est notre confinéma. Vers onze heures du soir je dis toujours que je vais me rebeller et ne pas me brosser les dents, quand je ne vais pas très bien des fois je ne me brosse pas les dents le soir, parce que je n’en ai pas l’énergie. Mais en ce moment à chaque fois que je dis ça, j’entends une petite voix en moi qui s’inquiète, alors je passe quand même par la case dentifrice et haleine mentholée, et c’est vrai, j’avoue, je me sens un peu mieux.

Au lit, je retourne sur Internet et je m’abrutis. Ce n’est que vers minuit que je prends mon livre et je lis jusqu’à tomber de fatigue, le nez sur l’écran de ma liseuse. Je dors. Et puis demain on recommence.

Potentialités de variations :

  • Une soirée Trivial Pursuit en visio avec les copains, que j’ai envie de transformer en Trivia Nights, à la manière des quiz dans les pubs anglais. Ce projet va m’occuper quelques jours, avant d’être probablement abandonné.
  • Les jours de yoga, mercredi et vendredi/dimanche, où même quand je suis au bout du roul’, je bénis qu’une heure et quart de mon temps soit occupée et que mon esprit soit concentré.
  • Les jours de courses : après deux semaines de quarantaine imposée pour cause de “sait-on jamais ces symptômes sont un peu bizarres non”, aller à Carrefour est le seul projet qui me met en joie. C’est pour demain, et croyez-moi, je vais acheter des Magnum Double Caramel.
  • Les jours de pâtisserie, quand le gâteau cuisiné avec la précieuse farine, l’or blanc, a été terminé la veille et que je rempile. On tourne entre brownies, banana bread et gâteau aux pommes, et je n’ai envie de rien d’autre.
  • Moins fun, quand on attend des nouvelles de l’employeur de mon mec, qui arrive à la fin de son contrat. Là on en fait encore moins que d’habitude parce que le coup de fil ne vient pas, et que nos ventres sont tordus d’angoisse. On fait des siestes qui fastforwardent.
  • Les jours de migraine où je ne vaux rien et que j’oublie.

Liste des choses qui me manquent :

  • Mes amies, celles que je devais voir, celles que je n’aurais de toute façon pas vues avant juin, celles que je n’ai pas vues depuis deux ans, celles que je n’ai jamais vues.
  • Les croissants, putain de merde. Et les burgers aussi.
  • L’odeur du bitume après la pluie. (Je suis une fille des villes hein…)
  • Mon bar, mon café, ma bibliothèque, ma librairie, la place au bout de ma rue, la maison aux volets mauves, les quatre chats qui vivent derrière les fenêtres sur la route vers les courses.
  • Les joues rebondies de ma petite sœur à qui je n’ai pas fait de bisous depuis plus d’un mois.
  • L’odeur de ma grand-mère.
  • Prendre une minuscule décision sur un coup de tête, comme aller chercher des frites en rentrant du cinéma, ou prendre un cookie à la boulangerie en plus d’une baguette, ou passer par le long chemin pour rentrer.
  • Rentrer, justement, et que mon chat me fasse la fête parce que je lui ai manqué. Ça fait longtemps que je ne lui ai pas manqué, tiens.
  • Choisir le trottoir ensoleillé ou ombragé selon qu’il fasse encore frais ou déjà trop chaud.
  • La salle de sport, le studio de yoga, et les courtes ou longues minutes de marche qui m’en séparent.
  • Ouvrir mon agenda pour y noter des rendez-vous, des projets, des listes de choses à faire.

Image : The Voices, 2014, film de Marjane Satrapi

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8 Comments

  • Lou Désario
    Posted 17 avril 2020 à 07:57 0Likes

    Merci pour cet article qui fait du bien, parce qu’il est écrit avec une douceur amère et que l’on s’y reconnait.
    Je trouve que tes mots ont cette odeur de pluie tombée sur le bitume, justement…
    Magnifique : “les petites pépites du quotidien deviennent de plus en plus difficiles à tamiser, à retenir entre nos doigts fébriles de chercheurs d’or épuisés.”
    Eh oui, vivement la pluie ! (je regarde la météo tous les jours rien que pour ça !).
    Bon courage !

  • Alice Battante
    Posted 17 avril 2020 à 08:08 0Likes

    Courage Pauline.
    Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on s’en sortira, et que ça chauffera pour les fesses des nantis, ceux qui prennent tout, perchés sur le dos des plus petits. La colère sera toujours là, incendiaire.

  • Anne
    Posted 17 avril 2020 à 08:15 0Likes

    Ce paragraphe :
    “Tout n’est pas nul et il y a de chouettes choses, mais la vie se déroule sur une toile de fond dégueulasse. C’est pas comme quand un truc odieux nous tombe dessus mais que le reste, tout le reste, va plutôt bien. Dans ces cas-là on en chie un maximum pendant quelques temps, on pleure beaucoup, on respire mal, mais tout le reste va plutôt bien alors on s’y raccroche et ça nous porte. Aujourd’hui c’est tout le reste qui va plutôt mal, grosse mélasse noire internationale, et les petites pépites du quotidien deviennent de plus en plus difficiles à tamiser, à retenir entre nos doigts fébriles de chercheurs d’or épuisés.”

    Voilà, tout est là.
    Merci Pauline pour ces mots (et tous les autres).

    Bon courage et bonne journée/

  • Maartje
    Posted 17 avril 2020 à 14:13 0Likes

    Merci encore une fois pour tes mots.
    Mon cerveau a bugué quand j’ai lu “Magnum double caramel”. C’est tout ce que j’ai retenu après ça ;-)
    Ils étaient bons ?? (j’espère qu’il en reste !)
    Bises

  • Delphine
    Posted 20 avril 2020 à 19:51 0Likes

    Paulineke,
    Je suis très contente de te lire. Comme je ne t’ai plus sur mon feed rss je ne sais pas quand tu as publié, et comme je m’y perds dans les dates, je ne pensais pas ne pas avoir lu ce post et donc ce fut un vrai plaisir de le découvrir.
    Ce que je me retrouve dans des moments de tes partages!
    Déjà dans un de tes derniers posts, tu parlais du futur tatouage post confinement. Hé ben justement avec une copine on avait prévu de se faire tatouer la Meuse en juin en Belgique, à part que mon avion a été annulé. “Reprenez un autre vol”, me dit Air France. Bah oui iels sont gentils: je le prends pour quand mon vol?
    Sinon le fait de vouloir de la pluie je te comprends pcq ici les jours où ya du soleil je sens que je suis obligée de sortir pour en profiter et pour avancer dans le potager alors qu’en vrai je n’en ai pas l’énergie donc je culpabilise (comme en ce moment même d’ailleurs). Et curieusement les jours où il pleut, j’ai envie de sortir :)
    Toi qui détestes faire les courses, pour que ce soit devenu LE panorama de ta quinzaine, c’est quelque chose ce confinement. Mais l’idée des Magnum qui scintillent dans le congélo, évidemment ça vaut tout l’or du monde!
    Ici aussi ça me manque un peu ces coups de tête que je m’autorise quand je sors, et puis devoir cuisiner autant, ça perd de son charme.
    Et je confesse que souvent je saute le lavage de dents du soir -et je m’efforce péniblement de laver les dents du fiston, c’est fou que ce geste tout simple me demande autant d’énergie.
    C’est chouette le confinéma dis! Profitez-en bien.
    Beaucoup de courage Pauline, pour les moments plus difficiles.
    Je t’embrasse

  • Laurelas
    Posted 21 avril 2020 à 13:20 0Likes

    Plein de douceur-amère ici, à laquelle je m’identifie, aussi parfois. Oh et ce soleil, il semble souvent me dire la même chose, mais depuis le confinement j’ai envie de lui dire “eh c’est pas ma faute, je peux pas”. Et le joues rebondies de ma sœur me manquent aussi.

    (et des croissants surgelés, sinon ? c’est ce qu’on fait ici, même si on a une boulangerie ouverte le matin et que du coup c’est le luxe quand Romain rapporte croissants et baguette fraiche le samedi, quand il a dû sortir pour travailler)

  • Cléa
    Posted 21 avril 2020 à 20:36 0Likes

    A force de te suivre tous les jours sur Instagram, j’avais oublié de t’écrire. Pauline, je ne te remercierai jamais assez pour tes mots.

  • Nuits
    Posted 22 avril 2020 à 14:05 0Likes

    Et au milieu de tout ça, tu arrives à écrire; je l’aime bien ce texte, sa force et sa rage. Bon courage pour tout

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