Avec mon amie Anaïs, on a décidé de se lancer dans un Camp NaNoWriMo du confinement. Notre objectif est d’écrire tous les jours pendant au moins une demi-heure, et aujourd’hui j’en ai donc profité pour vous donner des nouvelles. Demain, j’essayerai d’écrire autre chose. De retrouver ce qui me manque, ce qui a l’air d’être un peu éteint là, quelque part en moi. J’essaye de lire des livres de sociologie mais je n’y arrive pas : je ne trouve la paix que dans la fiction, et qu’elle me rappelle le moins possible ce que nous vivons.


Drôle d’anniversaire que celui du début du confinement. Cette troisième semaine qui s’entame a le goût de trop, partout autour de moi les coutures craquent, les individualités confrontées à la solitude, à l’éloignement, s’écaillent et on se retrouve. Comme des lions en cage. Les jours se ressemblent tous et j’oublie leur ordre dans la semaine, j’oublie leurs noms et leur utilité. Quand j’étais petite, en CM1 je crois, il y a eu une période étrange où j’étais intimement persuadée que les noms n’avaient pas de sens, ne reflétaient aucune identité, et que si je voulais être un objet inanimé, si je voulais incarner un concept – et cesser d’être moi, Pauline, 7 ans, c’était juste une question de volonté. J’étais une drôle de petite fille, il paraît.


Au supermarché hier, j’ai failli ne pas trouver de farine. Le rayon entièrement vide m’a annulée, j’étais là, les bras ballants, pensant aux cakes et aux pâtes que je n’allais pas pouvoir réaliser. Vingt minutes plus tard les employé·es du Carrefour (tous·tes protégé·es cette fois) avaient un peu rempli les étagères, et mon cœur s’est gonflé de joie. J’ai pris deux paquets. J’ai pensé aux autres qui voudraient aussi de la farine mais je n’ai pas beaucoup pensé, j’ai quand même pris deux paquets. Et en rentrant, j’ai cuisiné un gâteau aux pommes1. Le bonheur, en ce moment, tient à très peu de choses.

Mes ordonnances d’anti-migraineux et d’anti-dépresseurs ont été renouvelées. Mon médecin traitant, en visio, portait un sweat orange totalement incongru sur lui. Il avait le sourire, moi aussi. On s’est souhaité bon courage. J’ai compris à ce moment-là les gens suivis par le même médecin pendant des années, qui sont tristes quand il meurt, qui vont à son enterrement, et avant ça, lui envoient des faire-parts de naissance des enfants qu’il ne connaîtra ensuite que malades, presque. J’aime vraiment beaucoup mon médecin.

J’écoute Ma sœur de Clara Luciani en boucle. Je pense à ma sœur. Ma sœur qui est si proche et si loin à la fois, quatre rues qui nous séparent et depuis qu’elle vit là, il ne s’était pas vraiment écoulé tant de temps sans qu’on se voie. Ma sœur et ses études, rendues difficiles par le confinement, son mec dont le boulot est rendu difficile par le confinement, ma sœur qui n’est pas sortie parce qu’elle a la santé fragile. Je serai là même s’il ne devait rester personne, personne. Elle me manque.


J’ai l’impression d’être vidée de ma poésie. Ça fait chier, parce que j’ai toujours pensé que ma poésie était l’une de mes forces et puis là pouf, où est-elle partie ? Elle est peut-être dehors, sous le ciel bleu, ou dans les clochettes des jacinthes, ou dans une image moins niaise, moins forcée. Je ne suis pas vide de mots mais ils sont automatiques, mécaniques. Ils sont le signe que je suis déconnectée de quelque chose en moi, peut-être ce qui me fait souffrir, mais ça voudrait dire que ma poésie est dans ma souffrance, et j’aimerais vraiment que ce ne soit pas le cas. Les artistes torturés ne sont pas mes héros, je crois qu’on peut créer dans le bonheur. Alors plutôt peut-être déconnectée de ce qui me fait ressentir, la joie comme tout le reste, et si je suis un peu anesthésiée, je suis un peu plus fade alors. Mais un peu moins triste, un peu moins en colère, alors je me protège et tant pis pour le goût qu’ont les mots – ils retrouveront leur sel tôt ou tard.

Je me sens comme Diane dans la dernière saison de BoJack Horseman.


J’ai acheté de la bière artisanale, livrée en voiture électrique, par le brasseur lui-même, qui portait un masque et des gants. Il a déposé le carton devant ma porte et je lui ai dit merci depuis la fente de ma boîte aux lettres. Il a eu l’air de penser que j’étais bête mais Mathieu se sent essoufflé. Alors je ne sais pas, j’ai fait du mieux que j’ai pu. Les bières ont de belles étiquettes. Elles sont un maigre lien qui me relie à mes amis d’Angers, ceux avec qui, d’ordinaire, je bois des bières. Ils me manquent.

Mon livre est terminé. J’ai écrit les remerciements, le cœur un peu serré, et maintenant il va vivre une courte existence avant de devenir un objet qu’on peut toucher. Quand on pourra sortir de chez nous sans craindre pour nos santés et celles des autres, il pourra être lu. Et voilà qui me donne quelque chose à attendre. Je note sur l’agenda : le yoga le mercredi soir sur YouTube pendant le confinement. Après ça, le livre qui sortira. Et je retournerai au studio de yoga, et jamais je n’aurai autant apprécié les trente minutes de marche qui m’y mèneront.

Je me demande quels tatouages on se fera, toutes et tous, quand on sortira.

Image : BoJack Horseman saison 6, 2019, une série de Raphael Bob-Waksberg.


Notes

  1. J’ai utilisé ma propre recette, que j’ai modifiée : next level de marmitonnade. Je l’ai fait cuire dans un moule à cake (pendant 50 min au lieu de 30), j’ai rajouté des pépites de chocolat, et c’était même meilleur que cette recette. Donc faites pareil.
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5 Comments

  • Hélène
    Posted 1 avril 2020 à 13:24 0Likes

    J’aime vraiment beaucoup ton journal. Bon courage pour la suite…
    Je tenterai ton gâteau aux pommes quand j’aurai la possibilité d’acheter des pommes.
    Plein de pensées réconfortantes <3

    A bientôt,
    Hélène

  • Gaelle
    Posted 1 avril 2020 à 14:05 0Likes

    Ta dernière phrase me fait sourire… J’ai réservé un flash pour mi-mai… Si on sort d’ici là !
    J’en profite pour te remercier pour ton livre Limoge pour mourir. J’en lis donc un chapitre tous les jours, et les premiers m’ont particulièrement marquée, pour plusieurs raisons. Certaines choses ont résonné assez fort en moi, pas forcément des choses agréables, mais c’était bien.
    Bon courage pour toi et ton mari, portez-vous bien.

  • Irène
    Posted 3 avril 2020 à 09:02 0Likes

    Je me demandais si tu regardais Bojack Horseman justement !
    On a commencé un peu avant le confinement avec mon amoureux, ma petite sœur avait vraiment insisté pour qu’on s’accroche même si on était un peu perturbé·es au départ… résultat on est à la moitié de la saison 5 là et ça ne fait que s’améliorer je trouve !

    Merci pour tes jolis mots

  • Kellya
    Posted 3 avril 2020 à 19:51 0Likes

    Je suis une grande fan de Bojack alors que sur le papier c’est complètement à l’opposé de mes gouts… le générique de fin en particulier touche quelquechose en moi (que Netflix coupe salement, mais que je me mets sur youtube… on a les névroses qu’on peut).

    Il nous reste quelques bières artisanales aussi, je trinque à ta santé! A notre santé à tous, tant qu’à faire.

  • Lolli
    Posted 4 avril 2020 à 15:22 0Likes

    Merci pour cet article, c’est 5 minutes de bonheur. Prends soin de toi surtout :)

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