Je me disais au réveil ce matin qu’en me considérant confinée depuis le vendredi 13 mars, jour où j’ai décidé de limiter au maximum mes déplacements, ça commençait à faire un peu long. Heureusement, il y a eu du soleil, des figues séchées dans le porridge, du chocolat, et un semblant d’évasion. Je partage avec vous maintenant ce qui m’a traversée ce weekend et aujourd’hui, et je réalise que si je suis plus apaisée, c’est parce que j’ai fermé les yeux sur le monde. Je ne sais pas quoi faire de ça. Peut-être que je comprends un peu mieux ceux qui s’en fichent, au quotidien, de toutes les luttes qui nous habitent.


J’ai cassé mon aiguille de tricot. Je n’ai plus que trois activités par jour (cuisiner, jouer à Stardew Valley, et lire) et ce n’est quand même pas comme si c’était les vacances. Alors une petite voix perfide dans ma tête me dit que je pourrais en commander de nouvelles sur Amazon. Je suis soulagée d’apprendre que le site a arrêté les livraisons de produits pas indispensables, ça m’évite de devoir lutter – parce que j’aurais lutté – contre l’envie répressible mais persistante, de faire une entorse à mes principes au pire moment, pour satisfaire mon confort personnel.


Je dors mal et je me réveille comiquement tôt pour de longues journées où il n’y a rien à faire. Je mets des heures à sortir du lit mais je me dis que pour une fois, j’ai le droit. Par contre, je m’oblige avant toute chose à passer sous la douche, parce que je me connais : je pourrais oublier, engluée dans une parenthèse asociale. J’angoisse perpétuellement ; je le sais parce que ma transpiration est âcre et que je pourrais me laver trois fois par jour pour espérer sentir vraiment bon. Je me félicite d’avoir lâché prise là-dessus avant d’être confinée avec ma sueur.

D’ailleurs, je commence à en avoir assez de l’odeur de mon savon, ce qui n’a pas beaucoup de sens parce que je me lave les mains plus souvent, mais pas tant que ça quand même. (Puisqu’on ne sort plus.) Mais c’est l’odeur du savon de la pandémie, celui avec lequel on se frotte les mains plus vigoureusement que d’habitude en pensant à l’enveloppe lipidique du virus qui fond et en espérant que ça ira. Ça me rappelle l’odeur du gel hydroalcoolique Anios Gel, celui des hôpitaux, sans parfum sans fioriture, dont on devait se badigeonner quand on voulait voir mes petits frères, mini-crevettes sous respirateurs dans des couveuses transparentes. L’odeur de l’Anios Gel je l’ai détestée longtemps et maintenant, treize ans plus tard que mes frères sont des géants aux mains plus grandes que les miennes, je l’aime. Elle veut dire autre chose aujourd’hui, elle veut dire « cette odeur fait partie du faisceau de facteurs qui font qu’aujourd’hui mes petits frères ont des mains plus grandes que les miennes ». Mon savon sent la lavande – l’odeur de mes vacances dans les Cévennes où sur le marché de Bagnols-sur-Cèze je respirais tous les savons de Marseille jusqu’à ce qu’à en éternuer. Peut-être que dans quelques temps, j’aimerai à nouveau l’odeur de mon savon à la lavande.


Ce week-end qui n’en était pas un, j’étais en colère. Contre tout le monde. Et comme c’est stérile alors j’étais aussi déprimée. Mes amies sont loin et ne vont pas très bien. Moi non plus. J’ai l’impression qu’on devrait tenir plus longtemps, avant de craquer, que cinq, sept ou neuf jours c’est bien peu. Mais en fait ce n’est pas d’être chez nous qui pèse. C’est d’être chez nous parce qu’on risque nos santés. Et d’être claquemurés pendant que ceux qui décident détruisent ce qui nous fait tenir, ce qui rendait la vie acceptable, même si parfois juste à peine. On a regardé Le Masque de Zorro et le temps de 2h20 c’était agréable de voir un pauvre prendre sa revanche sur un ultrariche. Ces histoires vieilles comme le monde ont des choses à nous apprendre, mais on ne retient jamais la leçon. On ne va jamais détruire les mines d’or des riches.

J’ai fait du yoga pour apaiser la colère et ça a fonctionné. Je ne me suis pas dit, « à partir de maintenant je fais du yoga tous les jours », parce que je savais que c’était au-dessus de mes forces. J’ai pris ce qu’il y avait à prendre.


Il y a du beau aussi, il y en a toujours, caché dans les replis. Je me régale des parties d’Animal Crossing que partagent ma sœur, des gens sur Twitter, Charles sur Twitch1. Je redécouvre le jeu vidéo en ligne et multi-joueur, on tue des zombies avec les très rares hommes que j’apprécie (je reste misandre même confinée) et on cultive des fermes aussi. J’ai lu quelques pages de Chez soi sur Instagram2 et j’ai aimé l’expérience, j’ai eu envie de la réitérer. J’ai réussi mon brownie.

Aujourd’hui c’est lundi, et cette information n’a, pour moi, pas de sens. J’ai passé une demi-heure debout à ne rien faire, dans l’unique rayon de soleil qui traversait mon minuscule jardin. Il faisait si beau qu’en t-shirt et en sandales par les douze degrés, je n’avais pas froid. Je me suis remplie du ciel bleu et de la truffe du chat qui reniflait le vent.

Il faut que j’arrête de boire trop de café, parce que j’ai des aigreurs d’estomac. Il me reste un médicament anti-migraineux. Je pense à la mer, aux copines, à l’apéro. Pas au reste, parce que j’ai besoin de reprendre des forces.

Image : La vie rêvée de Walter Mitty, 2013, film de Ben Stiller.


Notes

  1. À découvrir ici.
  2. C’est ici, si ça vous intéresse.
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3 Comments

  • Nathalie
    Posted 23 mars 2020 à 19:59 0Likes

    Tu sais… fermer les yeux sur le monde, ça n’empêche ni l’empathie ni la compassion. Et se rendre malade parce que le monde est injuste, ça n’empêche pas l’injustice.
    En revanche, être apaisé, être capable de sourire, de relativiser… ça aide à tendre la main. Ça aide à aider. Ce que j’essaie de dire, c’est que le monde n’ira pas plus mal parce que tu vas bien. Et il n’ira pas mieux parce que tu culpabilises. Je sais pas si ça fait sens.
    J’ai trouvé beaucoup d’apaisement et de pistes de réflexion dans la lecture des bouquins de Mathieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur notamment. Il dit beaucoup de choses qui me font penser qu’il vit complètement en dehors du monde, mais c’est lui qui m’a donné la force de panser mes plaies et d’être enfin vraiment là pour les autres (je dis “enfin” pour moi hein, pas pour toi !)

  • Cm
    Posted 24 mars 2020 à 08:40 0Likes

    Bientôt, nous pourrons de nouveau sortir, sentir le soleil caresser notre peau et on regardera avec nostalgie, tristesse ou soulagement cette période difficile. J’espère que malgré tout elle vous permet de prendre des forces pour affronter le monde qui va en sortir car qc me dit qu’il faudra encore plus s’y battre pour que les mots solidarité et environnement ne soient pas masqués par peur et reprises économique. Prenez soin de vous

  • Delphine
    Posted 27 mars 2020 à 10:29 0Likes

    Coucou Pauline!
    Les commentaires ne sont pas mon fort – que pourrais-je écrire de mieux que le premier commentaire sous cet article, franchement? Tout y est dit!
    J’ai voulu regarder la vidéo sur IG, ma connexion ne me l’a pas permis*, je reessaierai aujourd’hui!
    * il me semble que “permis” ne s accorde pas pourtant le “me” est devant le verbe donc devrait s accorder? (La réflexion qui n’apporte rien au commentaire! Ce doit être une histoire de verbe intransitif et de COD /COI mais à 6h30 du matin, j’en demande trop à mes neurones).
    C’est difficile d’aller bien quand la dépression ne permet pas de trouver l’énergie pour faire quelque chose de physique ou de manuel pour éteindre le mental je trouve.
    J’imagine que pour beaucoup d’organismes c’est un choc ce changement d’habitudes brusque, petit à petit ça va se mettre en place je suppose.
    D’ici là , je te souhaite de continuer de trouver des moments agréables chaque jour! – ces cures de soleil, c’est si bon!

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