Je n’avais pas prévu non plus de vous poster une deuxième entrée de journal, le lendemain de la première. J’ai ouvert des vannes en écrivant et en publiant hier, je ne m’arrête plus d’écrire. Je relativise la pertinence littéraire de ces textes : parfois on n’écrit pas pour bien écrire, juste pour dire des choses. J’espère que ces posts ne seront pas quotidiens, et que vous saurez ne pas les lire s’ils ne vous font pas du bien.


Il a fallu établir la liste des courses et j’ai eu l’impression d’avoir oublié comment on fait. Pour prévoir quoi manger, pour savoir ce dont on aura besoin, pour prendre ni trop ni trop peu. Je me suis rappelé les mots de cette Italienne qui nous a prédit que nous allions prendre du poids et j’aurais aimé que ça ne m’inquiète pas. J’ai prié alors pour que mes troubles du comportement alimentaire restent endormis. Je n’ai pas besoin de ça, alors que pour me réconforter je n’ai qu’une envie : faire des cookies, des brownies et des tartes aux pommes. Je vois les partages de chaînes de fitness et de vidéos de pilates en ligne et j’aimerais être sûre qu’on partage ça pour se faire du bien, pas pour garder la ligne. L’un ou l’autre, de toute façon, je n’ai pas décollé du canapé.
Devant le magasin une longue queue. Une dame qui essaye de gruger dans la queue et qui se colle aux autres, respirant presque dans leur cou, c’est super stressant – je comprends pas ce qu’elle espère, aller plus vite ? Ne voit-elle pas que la tension est palpable ? Les employés de Carrefour qui gèrent le Drive n’ont pas tous des gants. Dans les rayons, difficile de tenir la distance de sécurité. Je m’amuse à repérer ce qui manque et qui traduit peut-être les goûts des habitants du quartier, et ce qu’ils délaissent. Ce n’est jamais ce à quoi on s’attend.
Apparemment, on aime : les 3D Belin, le pain de mie, la bière blonde bio. On n’aime pas : les produits végétariens, les tagliatelles, le surimi.


Pendant que Marie Darieussecq s’extasie sur la mer impétueuse qui gronde, le boulot de mon mec est en péril. On a vraiment la poisse, c’est improbable. Des années qu’il galère de CDD en CDD, et voilà qu’une pandémie nous tombe sur le coin du nez un mois avant la fin de son contrat. Chômage technique. Et puis en fait non. Venez travailler, dans une autre ville, monsieur, puisque votre site est fermé. Le télétravail ? Pas pour les CDD, monsieur, ils ne sont pas prioritaires. Mais si, la clause de mobilité, là, sur votre contrat. Non la pandémie ne change rien. Vous prendrez le métro, et puis le train, et puis vous irez travailler dans des bureaux sans gants sans masque sans gel hydroalcoolique. Sinon, vous pouvez aussi rompre votre contrat. Vous avez 30 minutes pour réfléchir.
Peu importe que vous n’ayez pas cotisé assez pour ouvrir des droits au chômage. Peu importe que vous craignez de contracter le virus, de le transmettre. Peu importe que vous ne sachiez pas comment payer vos factures. Peu importe que personne ne sache comment on fait pour s’inscrire à Pôle Emploi en période de confinement, que si vous aviez des indemnités chômage, elles seraient mangées par un trou où le taux d’embauche va être au plus bas, peu importe.
Peu importe que vous soyez dans la merde.

Pendant quelques heures, on a oscillé entre la rage et le désespoir. Et pendant que mon mari expliquait avec patience et politesse combien cet ultimatum était cruel, je prenais la décision d’affûter mes couteaux, me répétant en boucle : on finira bien par sortir. Ça va me faire tenir, de me dire qu’alors, ils paieront. Tous ceux qui prennent les décisions.

J’ai lu que l’Italie était confinée depuis plus d’un mois et que ça allait encore durer — que le pire n’était pas encore derrière eux. À quoi ressemblera le pire français, alors que les soignants pleurent déjà le matin en allant travailler, épuisés et défaits devant le manque de moyens et le nombre de personnes qui circulent encore dans les rues ? À quoi ressemblera le monde une fois qu’il sera passé sous le rouleau-compresseur de la pandémie et du néolibéralisme acharné qui préfère protéger l’économie que des vies humaines ?

S’organise un mouvement pour la grève des loyers et des crédits. Je rêve d’oser, me lever contre le système, moi qui paye déjà un loyer hors de prix pour un logement mal isolé qui fait gonfler la facture d’électricité. Je me souhaite plus courageuse que je ne le suis, je me sens comme l’Hermione Granger du tome 1 et je voudrais être celle qui a grandi, qui ose défier les lois quand elles sont injustes et cruelles. Je voudrais que quelqu’une de forte me prenne par la main pour défier les puissants.


J’essaye d’être vaillante parce que nous sommes deux, ici, à être fragiles. Parfois — en dehors de toute crise mondiale préoccupante — j’ai peur de m’effondrer et que mon partenaire de vie ne soit pas capable de retenir ma chute. Hier j’ai eu très envie de pleurer et il m’a serrée fort contre lui en me disant que ça irait. C’était doux et précieux. On forme une belle équipe.

J’essaye de ne pas dormir la journée pour ne pas m’enliser dans un quotidien fait de siestes qui diluent le temps. Je comprends aussi qu’on le fasse pour tromper l’ennui et l’angoisse. On s’ennuie. Je culpabilise parce que plein de gens ne s’ennuient pas du tout : ils travaillent, dehors ou dedans. Il faut que j’arrête de culpabiliser parce que si on s’ennuie, c’est qu’on n’a pas de travail et que rien n’a jamais été plus incertain. Je suis free-lance et je n’ai plus de boulot. Il est impossible de prévoir quand des clients auront de nouveau besoin de fiches produits pour des robes en plastique hors de prix.


Je demande « comment vas-tu ? » à des presqu’inconnues. La voisine que je croise en rentrant des courses, on se parle depuis nos bouts de couloir. Des personnes que je suis sur Instagram, qui me suivent. À une amie, confinée seule. À mon amoureux. (À mon chat aussi.) Les « comment vas-tu ? » prennent tout leur sens quand on sait, au plus profond de nous, que c’est dur pour tout le monde. Ils sont sincères. Ça me fait du bien et ça me connecte, moi qui ai souvent envie de me rouler en boule et de cesser d’exister, moi qui peine à former et à entretenir des liens avec les humains.

Sur le WhatsApp des meufs, les crises se gèrent collectivement. On se confie nos belles histoires, les moins belles aussi. On se demande si, après, on partirait pas en vacances ensemble. C’est beau, et en lisant le (très beau et intéressant) journal de Célia, je réalise combien c’est ça : un réseau de solidarité féminine, parce qu’on a appris à care, profondément. Pour une fois que ça paye, d’être une femme, je savoure.

Image : Fantastic Mr. Fox, 2009, film de Wes Anderson (apparemment je vous donne des conseils culture déguisés via les images de ces articles)

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8 Comments

  • Lathelize
    Posted 21 mars 2020 à 09:52 0Likes

    Merci pour ce très beau billet. J’aimerais te serrer dans les bras et te dire qu’à la sortie de ce truc la, on sera vraiment libres, libres du regard des autres, et libres des injonctions et qu’il nous appartiendra d’inventer l’avenir.
    Pour l’instant, je t’envoie du courage. J’aimerais bien que tu continues à dessiner (ton renard était si réussi), que tu continues à nous montrer tes assiettes (je pense à toi en mangeant mes carottes râpées biquotidiennes)

  • Nathalie
    Posted 21 mars 2020 à 11:34 0Likes

    Salut Pauline,

    Moi aussi, ton billet m’a donné envie d’aiguiser des couteaux. C’est lamentable.

    Un ami vient de m’envoyer un e-mail avec plein d’infos sur ce qui est proposé aux auto-entrepreneurs pour qu’ils ne coulent pas pendant cette période difficile. Je me permets de te le copier-coller, j’espère que tu y trouveras des pistes.

    […] il se trouve qu’il existe des solutions pour ne pas se retrouver pris à la gorge financièrement (si vous ne le savez pas déjà).
    Hier, Bruno Le Maire était sur France Inter et a pu répondre à de nombreuses questions, notamment les questions de deux indépendants qui avaient peur pour leur avenir :

    Pour synthétiser :
    La première intervenante est une indépendante qui se posait la question de l’arrêt de ses activités et de la nécessité de payer ses factures. D’après Bruno Le Maire, les banques et les fournisseurs d’électricité ou d’eau ont été contactés pour leur demander une certaine souplesse au niveau de leurs factures ou de leurs crédits. Parallèlement, vous êtes en droit de ne pas payer vos factures tant que le confinement durera et tant que ça impactera vos activités et vos salaires.

    La seconde intervention est aussi un indépendant, qui lui se posait plus la question des dépenses hors factures, donc par exemple pour pouvoir faire ses courses. Bruno Le Maire a indiqué que les indépendants pouvaient contacter la Direction Générale des Finances Publiques, qui leur accordera automatiquement un solde de 1.500 euros par mois pour pouvoir vivre sans source de revenu pendant la période du confinement (d’après ce que j’ai entendu auprès des professionnels de santé, le confinement risquerait bien d’être étiré sur une période de 45 jours, même si dans l’idéal il faudrait qu’il soit plus rigoureux et maintenu pendant 3 mois).

    En espérant que ça te soit utile.

  • Novembre
    Posted 21 mars 2020 à 17:39 0Likes

    Je n’ai, me semble-t-il, jamais laissé de commentaire sur ton blog, que je lis pourtant assez régulièrement. En fait, voilà bien longtemps que je n’avais plus laissé de commentaires nulle part. Il y a eu pourtant une époque où je tenais moi-même un blog, où j’écrivais aux autres, où écrire c’était partager (je partage donc, l’espace d’un instant je ne trouvais plus la touche ù sur mon clavier, comme une sorte de micro-absence qui m’a donné des sueurs froides) (à part ça non ça va je suis normale ahahah).
    Je voulais donc te dire, venons-en au fait, merci. Merci pour tes textes, et surtout en ce moment. Merci de confier ce qui est simple et ce qui ne l’est pas, tes mots sont sincères et me touchent. J’espère qu’il y en aura d’autres, demain ou les jours qui suivent, mais en disant cela je te dis également qu’il n’est pas le moins du monde nécessaire que tu publies. Je sais, c’est paradoxal, mais fais surtout ce qui est le mieux pour toi. Si c’est d’écrire encore, même des notes éparses, tant mieux pour nous. Mais si c’est de te tenir loin de ton ordinateur, de dormir, lire, cuisiner, trainer sur internet, ne rien faire, peu importe, va à l’essentiel.
    Je me retrouve tant dans ces mots-là : “Parfois — en dehors de toute crise mondiale préoccupante — j’ai peur de m’effondrer”.
    Le confinement me fait penser à cet incroyable livre, “le ghetto intérieur”. Car oui, il y a la pandémie, mais il y a aussi ce putain de ghetto intérieur, quelque soit ce qu’on met derrière ces mots, chacun a ça en soi.
    Courage Hermione, on va y arriver, en tout cas on va se le dire et peut-être que ça va nous aider, nous, les autres, tout le monde.

  • Novembre
    Posted 21 mars 2020 à 17:52 0Likes

    (Ah si, j’oubliais de te dire que je reçois ta newsletter, que je lis toujours avec attention, c’est presque comme un vrai mail je ne sais pas comment dire.) Voilà, bonne soirée

  • ioulia
    Posted 22 mars 2020 à 15:36 0Likes

    Je voudrais pouvoir aider, quelque part, quelqu’un, je ne peux pas alors je reste chez moi. Il parait que ça aide, je veux bien le comprendre.
    Tes mots sont beaux, pleins de rage et de tristesse contenue. Etrange d’écrire que la rage et la tristesse sont beaux, mais tu veux te relever, tu dis, être Hermione, et c’est beau, oui, comme le monde malgré ce qu’on vit.
    Je lis ton blog depuis bientôt trois ans, ça a été le tout premier que j’ai suivi avec assuidité. Je te souhaite le courage, des jours meilleurs viendront sois-en sûre. Prends soin de toi, même si tout ça c’est difficile, même si ça donne envie de se rouler en boule. Peut-être que c’est ce qu’il faut faire, peut-être que c’es résister.
    Je viens de finir Vol de Nuit, de Saint-Exupéry, et il y avait cette phrase : “Et voici qu’il montait vers des champs de lumière”.

  • Elodie Brenker
    Posted 22 mars 2020 à 18:19 0Likes

    Ta prose a tout autant le droit au chapitre que tous ces autres qui s’expriment sur le confinement. Et elle est d’autant plus importante que tu nous montres la réalité du confinement, au delà des récits romantisés. Merci pour cela <3
    Bon courage à vous deux, et bisous sur la truffe d'Eleven !

  • Cm
    Posted 23 mars 2020 à 10:15 0Likes

    Prenez soin de vous

  • Kellya
    Posted 23 mars 2020 à 20:02 0Likes

    C’est dur à lire ce que tu vis, petite Hermione au grand coeur. J’espère que l’on sera capable de se lever, aprés cette crise, pour que la société qui permet tout ca soit bouleversée, retournée, transformée… Prenez soin de vous comme vous pouvez, bon courage.

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