Je n’avais pas prévu d’écrire “le confinement”, et je pense sincèrement que d’ici quelques temps on n’en pourra plus d’en lire les quotidiens de gens confinés, forcément mieux ou moins bien que nous. Mais en lisant celui de Leïla Slimani, écrivaine au Goncourt, et les mots si justes de Lola Lafon, écrivaine que j’adore, j’ai décidé de profiter de ma plateforme et de ce matin très tôt pour ne pas laisser toute la place aux confiné·es privilégié·es qui ont quitté la capitale pour trouver la campagne. Ce n’est pas juste, parce que ce qu’on vit, là, et qui ne sera conté dans les grands médias que par ces gens-là, ce n’est pas que ça. Pas que des grandes résidences secondaires qu’on rouvre à peine un peu trop tôt dans la saison. Alors voici quelques jours de confinement, avec un peu de privilèges mais pas tant que ça, un peu de colère, un peu d’hébétude. Racontez-moi le vôtre en commentaire si vous voulez. Bises, prenez soin de vous.


C’était quand, pour vous, la bascule ? Entre le moment où vous vous disiez « c’est pas grave » et celui où soudain, avec l’impression d’être un peu parano, vous avez saisi la gravité de ce qui se passait ? Pour moi, c’était jeudi. Le jeudi avant que les écoles ferment. La veille, j’avais vu dix personnes pour une réunion d’association – on ne s’était pas embrassées mais mes copines, je les avais serrées dans mes bras quand même. On avait fini la soirée dans un bar. À quelques centimètres les unes des autres.

Le lendemain, jeudi, j’avais un rendez-vous à l’hôpital. On a pris la voiture pour y aller, afin d’éviter les transports en commun. Ma mère a la santé fragile. On a entendu des étudiants en médecine parler d’être réquisitionnés. Le professeur de médecine interne avec lequel j’avais rendez-vous n’était pas là : il était « occupé par le Covid », alors j’ai vu une autre médecin et ça m’a énervée. En rentrant de l’hôpital ma mère m’a emmenée faire un plein de courses. À Lidl il n’y avait plus de farine. Une dame avait huit pots de rillettes dans son caddie.

Alors le soir, j’ai douté. Est-ce qu’il fallait aller chez mes parents, à la campagne, avant le confinement ? Est-ce qu’il fallait aller au yoga, demain matin, alors que je n’arrêtais pas de penser à la vieille dame qui pratique le vendredi matin, et que j’avais peur de contaminer. J’ai annulé le yoga en me sentant parano. Je ne suis pas allée à la campagne parce que je pensais que ça n’allait pas être si grave. Pas la peine de prétendre, maintenant que les urbains se sont précipités dans leurs maisons de vacances, que j’ai été plus droite, plus sensée qu’eux : j’ai hésité et si j’avais eu un peu plus peur, je serais partie aussi.

J’ai passé le week-end insouciante. J’ai vu des amis. Qui avaient vu plein de monde cette semaine-là et que je n’avais pas vus depuis octobre alors j’ai profité d’eux sans penser à rien d’autre. Mais dans ma tête j’étais confinée. Dans ma tête, obligation ou pas, j’allais réduire mes déplacements au maximum. Mes amis sont rentrés chez eux dimanche et j’ai l’impression que c’était il y a une éternité.


Je me souviens (comme si c’était il y a dix ans, ah, la belle époque) qu’on pensait tous (ou presque) que ce serait super, le confinement, quand ce n’était encore qu’une éventualité. On lira des livres et on finira ces projets sur lesquels on bloque depuis des années, on triera nos placards, on regardera l’intégrale de The Office et on profitera du temps long. Je n’ai pas envie de me moquer de ces fantasmes qui ont juste été la preuve, s’il en fallait, que la plupart des gens se sentent bouffés au quotidien par leur boulot qui leur mange la vie, les empêche de rêver et de tester l’élasticité du temps et de l’espace qu’on a pour soi. Le confinement était censé ne rien changer, dans ma vie à moi. Je me confine depuis des mois. Je vis dans mes 35m² avec mon chat et j’attends des jours meilleurs. J’attends des clients, j’attends l’inspiration, j’attends le printemps. L’ironie c’est que le printemps arrive quand on ne peut en profiter que 15 minutes par jour sous surveillance policière. Ce confinement ne devait rien changer et pourtant nous y voilà, confrontés à la réalité.

Lundi j’ai regardé le vide très longtemps en me disant c’est fou. J’ai appelé ma grand-mère. J’ai fait la vaisselle. J’ai lancé un groupe de discussion sur WhatsApp parce que j’avais très peur de sombrer.
Mardi je suis sortie acheter des surgelés avant que ce soit presque interdit. J’avais la conscience confuse que cuisiner aller devenir le cadet de mes soucis. Les gens faisaient la queue devant le bureau de tabac. J’ai lancé une partie de jeu vidéo. J’ai appelé ma sœur. J’ai écrit dans mon journal intime que c’était fou.
Mercredi mon mec a été mis au chômage technique. Enfin. J’ai pensé à tous les précaires plus précaires que lui qui bossent encore. À tous les pauvres dans les usines qui bossent encore. À toutes les femmes, qu’elles soient soignantes ou caissières, qui bossent encore. À celles qui gèrent leurs gosses et leurs maris. Je nous ai trouvés chanceux — non, privilégiés. Dans nos 35m² avec notre tout petit jardin où bourgeonnent deux framboisiers. Pour ne pas oublier notre privilège mais aussi ne pas oublier que d’autres qui en ont beaucoup plus se gavent sur le dos des pauvres et des oubliés, je me nourris des contenus politiques, ça fermente en moi, je fomente.
Mercredi on a passé la journée au lit, dans la pénombre, entre joie d’être ensemble et angoisse de vivre une pandémie. (C’est fou. Une pandémie. Je jouerais plus jamais à Plague de la même manière.)
Ça fait trois jours que je suis confinée, que rien n’a changé et pourtant rien n’est pareil et je n’ai rien fait. Rien fait de plus qu’avant.


J’ai presque oublié de prendre mon antidépresseur. Je n’ai plus que deux cachets contre la migraine. Mon médecin est injoignable, évidemment. Depuis deux jours je pense au fait qu’il faut que je trouve comment le joindre ou que je compte sur la bonne volonté de ma pharmacie. Parce que je ne suis pas malade, je ne vais pas aller jusqu’au cabinet, mais je suis migraineuse et je n’ai que trois semaines d’antidépresseurs sous la main. Je repense qu’il y a un mois, quand j’ai commencé ce traitement, ma dépression était ce qu’il y avait de plus important dans ma vie. C’est marrant comme les choses glissent, si vite qu’on ne perçoit aucun mouvement, comme quand les nuages filent à toute vitesse très loin au-dessus de nous qui ne sentons pas un souffle de vent. Tout nous dépasse.

Ma dépression ne justifie désormais pas vraiment que je dérange le médecin pour renouveler mon ordonnance. On se sent toute petite, on relativise. Je mets toujours plusieurs heures à sortir du lit tant tout me paraît lourd et insurmontable mais c’est soudainement peut-être le cas de tant de personnes hébétées, ahuries comme moi, que je me sens faire partie d’un tout. On verra plus tard pour le reste1.


J’ai les remerciements de mon livre qui n’attendent que d’être écrits. Je pense qu’ils attendront encore. Mon livre flotte, comme tous les projets de tous les habitants de ce putain de pays — de cette planète — dans les eaux troubles d’une incertitude urgente et paradoxale. Puisqu’en fait rien ne presse sinon de rester chez soi. Tout ralentit. Et les gens qui découvrent le temps long s’en délectent sûrement, mais découvrent aussi je pense, ce qu’il a de vertigineux.

Je suis en colère aussi mais il ne faut pas trop y penser parce que d’habitude, quand on est en colère on manifeste, on va faire du sport, on va boire des bières, on expulse l’énergie ou on la transforme et que là, il faut juste vivre avec. Alors on se dit, avec les meufs sur WhatsApp, que quand viendra l’heure on sera prêtes à mettre le feu à tout ce qui est pourri, et qu’on dansera autour du feu comme des femmes presque sorcières, en chantant.

Image : Portrait de la jeune fille en feu, 2019, film de Céline Sciamma.


Notes

  1. Je vais bien, je gère mes prescriptions, et si ça n’allait pas je prendrais les mesures nécessaires. Pensez à vos proches dépressif·ves et anxieux·ses, isolé·es, pendant ce temps-là, prenez des nouvelles.
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9 Comments

  • Boulette
    Posted 19 mars 2020 à 10:14 0Likes

    Première chose, tu peux aller à la pharmacie direct avec tes ordonnances, elles seront renouvelées et la situation est prévue :) Si ça peut t’aider à te tranquilliser de renouveler les stocks de médicaments, je crois qu’en ce moment tout est bon à prendre.
    Ensuite, je me retrouve un peu dans le “Dois-je aller chez les parents à la campagne ?” On s’est posé exactement la même question. Et puis on a tranché que non, parce que je dois “assurer la continuité pédagogique” (mes élèves sont majoritairement des enfants d’exploitants agricoles, j’ai de GROS doutes sur leur assiduité) et que monsieur doit télétravailler et à la campagne chez les parents, y’a pas encore internet et la 4G c’est au fond du jardin s’il fait beau, pas de vent, au moins 19°C, mais pas plus de 25°C… Donc ça voulait dire y envoyer les enfants à la charge totale de ma mère, mon père étant réquisitionnable il ne sera pas forcément là, puis franchement ai-je envie d’exposer mes fils à leur grand-père probablement porteur sain ? Bof, bof quoi. En plus, soyons honnêtes on est carrément privilégiés, on a une grande maison, un micro jardin, plein de bouquins, jeux, DVD, matériel de création pour nous et les garçons. Il fait beau, on peut discuter avec les voisins par dessus le mur du jardin… Bref ça va pour nous.

  • Valerie
    Posted 19 mars 2020 à 11:14 0Likes

    Moi aussi, j’ai compris que c’était grave. C’était un jeudi. Comme toi… quand j’ai entendu que tous les établissements seront fermés dès lundi. Mais on a fait les insouciants le temps du we, mes beaux-parents étaient présents pour deux jours. Alors on a été un peu fou, on s est rendu dans un grand parc, mais on se tenait éloigné des gens quand même. On se disait qu’il fallait vivre! Puis jai déjeune avec mes parents le dimanche sans me douter un instant du crash qui allait arriver.
    Le confinement lundi soir annoncé, me dire que je ne verrai plus mes parents. Ma bouffee d d’oxygène avec ma fille de 5 mois. Envolée. Et le J1 du confinement a martelé “dépression du post partum”. Eh ouai. Je trouve ça vache, quand tu as besoin de voir, d’être vu, entendu. Tu dois rester chez toi, pour se protéger tous.
    Alors j alterne avec des up and down, avec des crises de larmes et une plénitude qui me réchauffe un peu.
    Mon conjoint est en télétravail alors j’ai une ame de plus avec moi.
    Puis je remercierai demain nos technologies, oui demain parce que j vais pouvoir consulter une psy en visio. Puis sûrement mes proches, pour se voir mais sans se toucher.

  • Linda
    Posted 19 mars 2020 à 14:05 0Likes

    Bonjour Pauline,

    Il m’a fallu attendre ce week-end pour que je me dise “Ca craint mais vraiment, en fait”. Pourtant je travaille dans le milieu de la santé…mais les discours et les attitudes étaient partagés, entre les Cassandres qui ont l’inquiétude facile et ceux qui assuraient que ce n’était ni plus ni moins grave qu’une grippe. Le confinement était un truc dont on rigolait, qu’on espérait presque…Si les bises avaient stoppé il y a une quinzaine de jours, il y a eu des serrements de main jusqu’à la veille de la fermeture des établissements scolaires et crèches, et des repas pris en commun au coude à coude.

    Et puis l’annonce, le choc, la terreur pour mes proches et moi, l’anxiété massive, l’envie de baisser les bras, la colère et le dégoût face à l’aveuglement, ou plutôt l’irresponsabilité de ceux qui ont mené le pays à cette situation.

    Aujourd’hui je suis un peu plus apaisée. Je suis en confinement partiel puisque je travaille encore, avec un planning assoupli qui me laisse des jours de “repos” chez moi en sachant que je peux être rappelée en cas de besoin. Je ne manque pas d’idées de choses très profitables à faire de mon temps libre, du rangement à fond à l’apprentissage de langues étrangères, en passant par une réduction drastique de ma PAL et des activités créatives. Mais je n’y mets aucune pression (pour l’instant j’ai surtout glandouillé :D), le but est simplement de me faire du bien et de tirer ce que je peux de positif d’un moment difficile en attendant des jours meilleurs. Quand ceux-là reviendront, il y aura de sacrés comptes à régler…

    Je peux penser à tout ça parce que j’ai la chance de passer ce confinement avec des êtres chers, dans un lieu sécurisant et de ne pas avoir la peur de manquer du nécessaire. Je pense à ceux et celles qui le passent isolé.es ou, pire, avec des personnes toxiques, dans des conditions éprouvantes pour leur santé morale ou physique, celles et ceux qui ont perdu des proches ou des amis, ou qui se battent contre la maladie…

    A toutes et tous bon courage, prenez soin de vous <3

  • Lolli
    Posted 19 mars 2020 à 17:18 0Likes

    Si tu as une ordonnance , fonce à la pharmacie. Ce n’est parce que tu n’as pas de maladies graves genre mortelles que tu ne comptes pas. N’hésite pas à y aller. :)
    Oui c’est fou. C’est ce que je me répète. Hier j’avais une énergie débordante, j’ai trié ma chambre, rangé, astiqué à fond. Aujourd’hui je n’ai envie de rien, je suis triste et inquiète. Effet boomerang.
    Courage à toi, je te soutiens à 100 %

  • Mademoiselle Cam
    Posted 19 mars 2020 à 17:53 0Likes

    Bonjour Pauline.

    Tes mots font mal mais tes mots sont doux.

    Pour moi, la bascule a commencé vendredi dernier. Le 6 mars, dans le train Strasbourg Paris pour l’EVJF d’une amie. Nous n’étions pas très nombreux dans ce train, mais nous avions tous le regard chargé. Et si lui l’avait ? Ou elle ? Et s’ils nous contaminaient tous ?

    Le vendredi soir, nous avons fini dans un bar à tapas, dans lequel s’entassaient plus d’une centaine de personnes comme nous. Mes copines sont pharmaciennes et plaisantaient à moitié sur l’hystérie autour des masques et du GHA. Elles racontaient comment elles en planquaient dès réception pour les distribuer aux généralistes, parfois même les cachaient de leur propre personnel indélicat. Au dessus de l’insouciance de la fête, même si nous sommes restées entre nous samedi et dimanche, planait une ombre de 0,002µm.

    Puis le retour au travail, les rumeurs de la transformation de notre bâtiment en “back-up” de l’hôpital, la réquisition des infirmiers et anesthésistes qui ont déjà été un jour en réanimation… Mais ce n’étaient que des rumeurs.

    Et puis ce jour. Je ne sais plus si c’était mercredi ou jeudi. Des infirmières sont venues à la cafétéria avec leurs masques sur le visage. Pas flottant dans leur cou, sur leur visage. Elles se sont installées à l’écart et ont mangé en silence. Plus rien n’existait d’autre pour moi que ces visages défaits, ces yeux qui savaient. Il y avait des malades dans le bâtiment.

    Enfin, des collègues ont “disparu”. Pas de nouvelles, pas d’informations. Ils n’étaient juste “pas là”.

    Vendredi, mon patron a décidé qu’il n’allait pas nous exposer davantage et lundi matin, avant les annonces de confinement, nous pliions le camps, embarquant PC, écrans, classeurs et papiers pour quitter les murs du CHU. Le personnel du bâtiment nous a regardé partir avec le même regard que les infirmières.

    Depuis ce moment, j’ai la peur au ventre d’être contaminée, d’avoir transmis le virus. Mon compagnon travaille aussi à l’hôpital et son entreprise n’a pas déprogrammé les interventions. Seuls les médecins qui tombent comme des mouches les font annuler. Lui philosophe, moi j’intériorise. Une de ses proches collègues est malade. La femme du mien l’est aussi. Nous sommes très certainement porteurs sains et/ou en pleine incubation.

    Le mal est là, invisible, non palpable. J’ai envie de hurler à tous ceux que je vois dehors de rentrer chez eux avant qu’il ne soit trop tard. J’ai envie de pleurer quand je pense à mes ami.e.s qui sont toujours dans le bâtiment.

    Je pense à Régis l’anesthésiste, Marilyne l’aide-soignante, à Christians le chirurgien étranger… Je sais qu’eux aussi ont ce regard maintenant.

  • Émilie
    Posted 19 mars 2020 à 19:28 0Likes

    Bizarrement, je n’ai pas eu un déclic, un moment précis où j’ai pris conscience que non, ce n’est pas “pas si grave que ça”. Pour ma pars, j’ai tenu ce discours encore il y a deux semaine en clamant que si on est pas complètement cradingue, si on se lave les mains et si on ne se colle pas dans la file d’attente, ça se passera bien. Et qu’au passage ces recommandation sont à priori la norme alors que, foule devant le tram, pousser les gens qui veulent en sortir pour y entrer est passablement risible.

    Il y a trois semaines, je m’offusquait des rayons de gel hydro-alcoolique déjà vidés en méprisant ceux qui en avait fait des réserves. Quel sentiment puissant que la peur, quelle bêtise sommeille en nos cervelles lorsque nous nous laissons guider par elle… Si ce virus était si dangereux, personne ne voudrait voir son voisin malade, et de fait, personne ne voudrait que ce même voisin n’est pas ce sacro-saint gel.

    Jeudi : dernier café chez une amie, nous parlons de tout, du virus et de rien. Je pense à dire aux enfant de ne pas faire de bises mais garde les lèvres closes. Moua-moua, Salut, ça va? Ta maman est là? Nous discutons comme si nous allions nous revoir très vite, de son déménagement qui approche, de mon forum des formations non annulée du lendemain, de comment peut-on remplacer le fameux gel.

    Vendredi : j’avais encore un petit fond de ce produit prétendu miracle, je m’en frottait les mains en descendant du bus. Je continuais mes obligations sans presque rien y changer. Restant sans voix devant les annonces de décès, riant des photos de chariot plein de packs d’eau, m’énervant en apprenant que certains en viennent aux mains pour un paquet de riz. Puis, le soir venu, me débattant contre quelques kilo superflus, je décidai d’aller courir sur le parcours de santé. Je pensais que courir dans la forêt, n’est pas encore interdit et que, ceux que je croiserait ne serait ni menaces, ni menacés.

    Dimanche encore, après m’être rendu aux urnes, ne pouvant prendre de café en terrasse, ni faire un tour en ville, ni passer du temps avec des amis, je réitérai l’exercice, évitant de m’approcher des autres ou d’entamer une discussion opportune avec autrui.

    Et puis, lundi, ce doute pris forme dans mon esprit. Ai-je été moi aussi imprudente? Celui que je suivait à quelques mètres est-il vraiment indemne? Ai-je eu raison de sortir hier? Peut-être ne suis-je pas mieux que celui qui vide les rayons car il ne pense pas à celui qui viendra après lui?

    Mardi : confinement, après que certains n’ai pas respectés les règles, nous ne pourrons sortir qu’avec dérogation après 12h tapante. Je me renseigne à la mairie : oui je peut sortir faire un footing près de chez moi, en restant à bonne distance des autres et avec mon attestation. J’ai de la chance, je ne vit pas dans une grande ville, et tous les touristes étant rentrés chez eux, je peux profiter des remparts de manière quasi privative pour 15 minutes. Ensuite, mes démarches pour mon avenir étant compromises, je réponds à une offre du jour pour un emploi dans un supermarché drive (il faudra toujours des personnes pour permettre à d’autres de remplir leurs placards).

    Mercredi : je ne sortirai pas aujourd’hui, l’offre d’emploi de la veille a été supprimée, il semble que nous auront le temps de faire ce que nous ne pouvons pas faire d’ordinaire, ranger le coin bordel qui attend qu’on s’occupe de lui, parler des heures au téléphone, geeker toute la journée sans culpabiliser et même s’inscrire sur un réseau social qui nous est complètement étranger parce que Facebook c’est bien suffisant.

    J’y avait d’ailleurs posté ceci en réponse à un commentaire :

    Le positif, s’il faut en trouver un, c’est qu’on doit simplement prendre le temps que la vie se remette de tout ça
    Nous sommes confinés chez nous mais nous avons du temps pour communiquer
    Nous ne pouvons pas nous voir mais on se rendra compte de ceux qui vont nous manquer
    Nous ne pouvons travailler mais nous serons contents de pouvoir y retourner…
    La vie nous accorde, le temps d’une pause, la possibilité de voir la beauté de la liberté
    Dans ce drame mortel, bien des personnes en souffrance se batte pour la vie, et nous, impuissants, nous ne pouvons que regarder.
    Mais si les consciences prennent le pas sur la peur, nous aurons gagné un peu de la vérité…

    Un autre post me révèle que ceux qui meurent aujourd’hui seront seuls dans cette épreuve, que leurs familles ne pourront les célébrer comme ils l’auraient voulut, que l’infirmière qui les soigne fait face à une ingratitude totale pour sa bravoure et son métier. Alors que j’espérais qu’en ces temps affreux, nous prendrions sur nous pour les préserver. Suis-je moi-même l’égoïste que je dénonce? Ce matin encore je tenais le coup mais aujourd’hui, je ne peut ignorer la douleur en pensant à toutes ces personnes qui souffrent en ces instants, je ne peut contenir mes larmes en lisant leurs récits.

    Aujourd’hui : je tombe sur ce journal qui inspira tout ce que je viens de raconter. Je ne sais pas si ça fait du bien à lire, mais l’écrire est bénéfique. Cela permets de sortir tout ce bordel qui se bouscule dans ma tête.

    Merci Pauline pour cette parenthèse bienveillante

  • Delphine
    Posted 20 mars 2020 à 19:31 0Likes

    Coucou Pauline
    Merci pour cet article.
    À vrai dire depuis début janvier j’ai commencé à m’inquiéter pour le covid, d’autant plus lorsqu’il a été annoncé que plusieurs des médecins jeunes qui l’avaient identifié étaient décédés. Donc quotidiennement j’étais vigilante à ce qui se passait, j’ai pas mal lu sur le sujet (en cherchant les bonnes nouvelles: la maladie est bégnine dans 80% des cas,…) etc.
    Et tout s’est soudainement accéléré lorsque lundi le Chili a annoncé qu’il allait fermer ses frontières alors que mon père, en séjour chez nous, devait reparti mardi prochain. On a dû dare dare nous rendre dans la capitale régionale pour changer son billet et je dois bien admettre que je n’en menais pas large de me retrouver au milieu de tout ce monde potentiellement infecté. Puis rebelote pour le conduire à l aéroport mercredi – il fait partie des chanceux qui ont pu rentrer chez eux alors que sa compagnie aérienne annulait 90% des vols internationaux.
    Ce que je trouve le plus dur dans cette situation c’est l’attente. Liée à la durée de l’incubation notamment. Surtout qu’en Europe vous allez vers l’été alors que nous allons vers l’hiver et que les moyens hospitaliers ici sont inférieurs aux moyens européens. Donc une nouvelle fois ce sont les plus vulnérables qui devront payer le luxe de quelques privilégiés – qui ont cette fois amené par avion le virus dans le Sud…
    J’avais promis à mon fils qu’il feterait pour la première fois son anniversaire dans notre famille en Belgique – pour ses 5 ans début juin- et depuis deux semaines je sens que tout cela est fort compromis…
    Mais heureusement nous faisons partie des immenses privilégiés qui vivent à la campagne et on ne sort pas beaucoup de chez nous donc notre quotidien n’est pas vraiment modifié. Mais je pense aux familles en Europe confinées et devant faire du télétravail tout en scolarisant leurs enfants et je m’inquiète vraiment pour elles: j’ai vu passer sur IG des photos de routines de familles de homeschooling comme si c’était super simple à faire mais je trouve ça un peu hard parce que l’instruction en famille est un choix et un état d’esprit qui ne se met pas en place du jour au lendemain. Alors vanter ça comme si c’était “so easy”, je trouve que c’est un peu malhonnête, même si ça part d’un bon sentiment… bonjour la charge mentale et l’estime de soi des parents, le tout dans un contexte déjà anxiogène …
    Beau printemps à toi malgré tout Pauline! Et merci de partager tes bribes de vie avec nous. J’espère que tu pourras avoir les médicaments dont tu as besoin en temps et en heure!

  • Zazie
    Posted 25 mars 2020 à 06:13 0Likes

    Je vis seule et en bonne santé je n’ai pas à me plaindre. Pour moi qui suis dans un département encore relativement protégé la bascule c’est faite quand un ami d’Alsce m’a dit que le seul bruit qu’il entendait dehors, c’était le balai assourdissant et incessant des hélicoptères qui transportent les malades dans les hôpitaux.

  • pampleluneh
    Posted 31 mars 2020 à 08:09 0Likes

    Merci beaucoup pour ce texte Pauline. Puissant, fluide, il se lit vraiment bien en étant plein de sens, de gravité et de douceur à la fois je trouve.

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