C‘est avec pas mal d’appréhension que je m’attèle à la rédaction de cet article de clôture de notre 8ᵉ édition du #CLFAntigones. Et pour cause, je crois que l’ouvrage sélectionné pour notre thématique autour du capitalisme patriarcal est le plus exigeant, et peut-être aussi le plus radical, de tous ceux que nous avons lus jusque là. Pour la première fois, j’ai pris plusieurs pages de notes et j’ai essayé de structurer mon propos en amont, mais je vous avoue que mon objectif est surtout de ne pas dire trop de bêtises… Allez, j’arrête de tergiverser, et je vous livre mon retour sur Le capitalisme patriarcal, de Silvia Federici.

Avant tout, quelques remarques. Il est intéressant de noter que Le capitalisme patriarcal est une collection d’essais de Silvia Federici, qui ont été écrits à deux époques assez différentes. Sur 5 textes, 3 datent de 2014 et après, et 2 datent de 1975. Je serais curieuse de savoir pourquoi et comment ces deux décennies très différentes ont été rassemblées dans un seul ouvrage, mais nous verrons que certaines des opinions de l’autrice sont plus facilement compréhensibles une fois remises dans leur contexte.

Globalement, il faut le dire, Le capitalisme patriarcal est un ouvrage très politique. Ce n’est pas du tout une mauvaise chose en soi, mais je crois que je m’attendais à autre chose, et que j’ai été surprise que la majorité de l’ouvrage tourne autour des théories marxistes… auxquelles je ne connais pas grand chose. Le mot “communisme” employé dans la quatrième de couverture aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais bon, bref.

Toujours est-il que pendant ma lecture, j’ai dû beaucoup travailler pour prendre du recul, face à des propos qui n’illustraient pas forcément une réalité que je connais. Pas vraiment pour entrer d’un coup totalement en accord avec tout ce que dit Federici, mais plutôt pour sortir de ma bulle (de féministe qui a des privilèges certains) et considérer avec plus de recul ce que je lisais. J’imagine que c’est un processus de toute façon très courant quand on lit avec un esprit critique, mais c’est la première fois peut-être que je m’y emploie de manière aussi consciente.

L’introduction du Capitalisme patriarcal s’est révélée très utile pour poser les bases de l’analyse de l’autrice. J’ai pu saisir quelques clés et éléments de langage propres à la pensée marxiste, ce qui n’était pas du luxe pour moi. On comprend après ces quelques pages que l’ouvrage aura pour objectif à la fois de parler du travail de Marx d’une perspective féministe, mais aussi d’aller plus loin en explorant et approfondissant les lacunes et zones d’ombre dudit travail.

J’ai décidé d’aborder ici deux grandes thématiques abordées dans le livre, avec lesquelles je me sens plutôt à l’aise. Si cela vous parle, à vous de creuser en lisant les autres essais du livre !

La respectabilité est devenue le dédommagement du travail non-rémunéré et de la dépendance à l’égard des hommes.

Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, éditions La fabrique p. 140

L’invention de la ménagère

C’est le premier point qui m’a énormément intéressée, il est repris en motif dans tous les textes, et approfondi en détail dans l’essai du même nom. Federici explique comment la logique capitaliste a mené à l’invention de “la ménagère” comme quasi-seule fonction des femmes à partir de la seconde révolution industrielle.

Car auparavant, il était courant que les femmes travaillent aux côtés des hommes, excepté dans les classes sociales élevées. Il était également courant que les femmes aient un emploi et, celui-ci ne suffisant pas à nourrir la famille, aient également recours à la prostitution pour compléter ses revenus, mais on y reviendra plus tard.

C’est donc dans les années 1840 que les gouvernements, les patrons et les travailleurs hommes ont trouvé, pour ainsi dire, une cause commune : renvoyer les femmes travailleuses de l’usine, les rediriger vers le foyer. En effet, l’industrie s’alourdissant et la charge de travail de plus en plus importante (on passe d’une industrie majoritairement textile à la métallurgie par exemple, à cette époque), les réformateurs sont chargés de rapporter sur les conditions de vie dans les usines. Ils constatent que les travailleuses, qui vivent en mixité avec les hommes, ont les mêmes horaires qu’eux et gagnent un salaire, sont fortes d’une indépendance à la fois financière et sociale. Elles semblent alors se détourner de la maternité et de la domesticité, et qui peut les en blâmer ? Il est en effet attendu d’elles qu’elles prennent en charge enfants, cuisine et ménage, comme si elles n’avaient pas, elles aussi, une journée harassante dans les pattes.

Employées dans les usines toute la journée, touchant leur propre salaire, habituées à leur indépendance et à vivre dans un espace public avec d’autres femmes et hommes l’essentiel du temps […], les femmes prolétaires anglaises […] “ne montraient pas d’intérêt pour la production de la prochaine génération de travailleurs” ; elles refusaient d’assumer un rôle ménager et menaçaient la moralité bourgeoise avec leurs comportements tumultueux et leurs habitudes masculines — comme fumer et boire.

Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, éditions La fabrique p. 128

Federici s’emploie alors à démontrer que la classe capitaliste a eu tout intérêt à augmenter les salaires des hommes (et à améliorer globalement un peu leurs conditions de travail), et à ne plus employer de femmes dans les usines. Le salaire de l’homme devient le salaire du foyer, et en conférant une totale domination économique aux hommes, ce glissement leur permet d’assoir leur domination sur des travailleuses encore moins bien loties qu’eux : leurs épouses.

C’est à cette époque également que voient le jour les cours de “sciences domestiques”, et qui apprennent aux petites et jeunes filles l’art d’être des ménagères organisées, économes et dociles. D’ailleurs, l’autrice Titiou Lecoq en parlait longuement dans Libérées, qui était au programme du CLFAntigones l’année dernière 😊

Il est vraiment intéressant de noter que tout le monde s’inquiétait du manque d’intérêt des travailleuses pour les choses domestiques. Intéressant de constater qu’avec un peu d’argent et un cercle social, les femmes ne sont pas beaucoup plus attachées à l’espace privé et à la maternité que les hommes. Si aujourd’hui (et c’est super) on peut “tout faire” (= avoir des enfants et une carrière), l’absence de désir de domesticité est un sujet peu abordé.1 Les femmes travailleuses ont été transformées en ménagères, à plusieurs fins :

  • la “paix des ménages” : il fallait bien quelqu’un pour gérer tout ce que l’homme de la maison n’avait pas le courage de gérer en rentrant de l’usine. Il fallait aussi pourvoir des services sexuels dont on pensait qu’ils étaient indispensables à l’apaisement des hommes des classes populaires.2 Le travail affectif et sexuel des ménagères devait “recharger les batteries” des travailleurs afin qu’ils attaquent la prochaine journée de travail au maximum de leur productivité et de leur contentement.
  • la reproduction : coincées à la maison, les femmes n’avaient plus d’autre choix que de procréer, ce qui à terme créerait de nouvelles générations de travailleurs.
  • l’éducation des futurs travailleurs : infusées de valeurs d’économie, d’adaptabilité et de multitasking, les nouvelles ménagères transmettraient ce joli package à leur descendance. Cela permettrait de “mater” la classe populaire, par un grooming de l’intérieur.

Les conséquences de ce renvoi aux fourneaux, pour les femmes, ont été désastreuses : dépendance financière totale, mais aussi isolement des autres et surtout des autres femmes, et enfin expulsion de la sphère publique. On peut se demander à quoi ressemblerait aujourd’hui le mouvement féministe si les femmes avaient pu, plus facilement, se regrouper et fonder des organisations pour défendre leurs droits. On comprend aussi qu’en les expulsant de la vie publique, on continue de considérer les femmes comme des humains de seconde catégorie : on assoit le patriarcat, et on prépare des politiques, et des mouvements sociaux, pour les hommes.

Libération sexuelle ne peut signifier autre chose que libération “du sexe”.

Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, éditions La fabrique p. 169

Sexualité et travail sexuel gratuit

Une deuxième thématique que j’ai envie d’aborder avec vous suite à la lecture du Capitalisme patriarcal : celle de la vie sexuelle des femmes. Si j’ai envie d’en parler, c’est notamment parce que je me suis posé beaucoup de questions en lisant Federici, sur ce sujet. Le dernier essai, intitulé Origines et développement du travail sexuel, a été écrit en 1975 et c’est à celui-ci que je pensais plus haut, en évoquant le contexte qui permet de resituer des opinions. 1975, c’est peu de temps après la “révolution sexuelle” de la fin des années 60, et partout en Occident cette période marque une “dé-tabou-isation” du sexe et de la sexualité. Cependant, comme le note Federici, c’est aussi l’essor des injonctions sexuelles faites aux femmes. Mais revenons un peu en arrière, toujours à la deuxième révolution industrielle.

La mère et la putain

À cette époque, disais-je, les femmes cumulent couramment travail à l’usine et travail sexuel tarifé (autrement appelé prostitution). D’après Federici, la prostitution est beaucoup moins stigmatisée, du moins au sein de la classe travailleuse, qu’aujourd’hui. Et quand les femmes travailleuses sont assignées au travail domestique uniquement, elles sont de fait rendues disponibles sexuellement pour leurs maris.

Federici cite un extrait très intéressant du réformateur William Acton, qui explique en quoi le mode de vie des prostituées pouvait être enviable :

Leurs compagnes vicieuses et dissolues [les prostituées] paradant joyeusement, menant une vie “de première”, comme elles disent — acceptant touts les attentions des hommes, abreuvées d’alcool à volonté, assises aux meilleures places, habillées bien au-dessus de leur condition, avec quantité d’argent à dépenser et ne se refusant aucun plaisir ni distraction, délestées de tout lien domestique et sans enfant à charge.

William Acton, Prostitution, cité dans Le capitalisme patriarcal de Silvia Federici.

Avec l’aide de plusieurs mesures sanitaires incluant le recensement et un examen médical humiliant pour les prostituées, les pouvoirs publics et le patriarcat ont créé une puissante stigmatisation de la profession et des travailleuses du sexe. À partir de là, les femmes avaient grosso modo deux options : vivre dans la stabilité du foyer en tant que ménagères respectées et vertueuses, qui travaillent gratuitement, ou gagner leur vie par le travail du sexe, et rejoindre ainsi le lumpenproletariat.3 Il est question d’étendre aux femmes prolétaires les conduites considérées comme morales pour les bourgeoises, et de “purifier” la maternité. Federici trace une ligne entre “le plaisir sans maternité” des prostituées, et “la maternité sans plaisir” des ménagères. Là, j’avoue avoir haussé un peu les sourcils, car si loin de moi l’idée de mettre toutes les formes de travail du sexe dans le même panier, j’ai un peu de mal à envisager la prostitution comme uniquement une source de plaisir. Mais je crois qu’il faut y lire un propos politique radical, et non pas une description factuelle des réalités de l’époque ou d’aujourd’hui.

Il reste très intéressant de placer à cette époque l’avènement (ou le renforcement) de la dichotomie mère/putain. Celle-ci enferme les femmes dans des sexualités contraintes d’un côté, ou dans des jugements de la société de l’autre. Peut-être qu’en 2019 et pour les femmes de ma génération, c’est un peu moins le cas, en tout cas je l’espère, même si le slutshaming est malheureusement encore présent dans beaucoup de discours.

À qui profite la révolution sexuelle ?

Fast-forward aux années 70, donc, post-“révolution sexuelle”. Federici souligne un fait extrêmement important, qui a mis le doigt (sans mauvais jeu de mot) sur quelque chose qui me questionne depuis un moment. Cette “libération sexuelle” n’a pas été la libération de la sexualité des femmes, mais au contraire dans bien des cas, la création de nouvelles injonctions. Depuis lors, les femmes doivent aimer le sexe, doivent jouir, et être globalement disponibles sexuellement pour les hommes. Le sexe reste donc un devoir, mais elle note que cette “révolution” a changé un paradigme — qui peut choquer à la première lecture : si avant les femmes échangeaient leur travail gratuit (sexuel et ménager) contre un toit et une stabilité financière, il est maintenant attendu d’elles qu’elles performent tout cela, sans aucune garantie et sans rétribution.

Elle adresse également une critique contre la psychanalyse, qui a été (et est encore) une science du contrôle sexuel. Le cliché pourtant réel des femmes prises de migraines, ou d’autres indispositions physiques, pour refuser un rapport sexuel est aujourd’hui tourné en dérision. Pourtant, d’après l’autrice, c’était une excuse “valable” à l’époque où la chasteté était une qualité mise en valeur. La frigidité et l’hystérie, deux “maladies” directement issues du patriarcat (et qui n’existent pas vraiment), ont été saisies à bras le corps par la psychanalyse afin que les hommes puissent disposer du corps des femmes sans entrave.

D’après Federici, les femmes sont les grandes perdantes de la révolution sexuelle, On parle de plus en plus de sexualité à l’intérieur du féminisme, mais on continue pourtant de faire un focus sur l’orgasme, et on parle beaucoup plus des femmes qui aiment le sexe (hétérocentré et pénétratif) que de celles qui n’aiment pas ça. Et à l’échelle des conversations quotidiennes, je ressens qu’il est mal vu d’être gênée de parler de sexe ouvertement, comme si on devait toutes être à l’aise avec ce sujet, sinon on est considérée comme “coincée”. Je trouve salutaire de questionner ces nouvelles injonctions, car la sexualité, d’autant plus pour les femmes qui sont les premières victimes d’agressions sexuelles, n’est pas forcément un sujet anodin.

Federici aborde d’autres sujets dans ces 5 essais ; le rôle de la gauche dans le patriarcat, une critique du Capital de Marx d’un point de vue féministe… Je n’ai pas voulu faire de cet article une chronique exhaustive du contenu du Capitalisme patriarcal, préférant me concentrer sur les points qui m’ont le plus intéressée dans le cadre du club de lecture. Mais je vous invite à échanger en commentaire, sur tout ce qui a éveillé votre attention ou votre curiosité, dans cet ouvrage un peu différent de ce qu’on propose d’habitude.

Rendez-vous très bientôt sur le blog d’Ophélie pour l’édition d’été, qui sera plus relaxante, promis ! Quant à moi, je vous dis à bientôt, en septembre pour la rentrée du club, mais avec un peu d’espoir, plus tôt que cela ici avant que je prenne mes vacances bloguesques. Prenez soin de vous !

Merci aux éditions La fabrique d’avoir envoyé, à Ophélie et à moi, un exemplaire du Capitalisme patriarcal à l’occasion de ce club de lecture.


Notes

  1. Il l’est en pointillé de l’oeuvre de Gloria Steinem, grande féministe américaine, qui ne s’est jamais mariée et n’a jamais eu d’enfants. Je vous conseille la lecture de Ma vie sur la route, son autobiographie que j’ai adorée ! C’est aussi le cas de Sorcières, l’essai de Mona Chollet, qui consacre pas mal de pages à l’indépendance des femmes avec cette perspective.
  2. L’autrice note que le sexe était une “soupape de sûreté” pour les hommes (ce que je trouve un poil essentialiste ?), et l’un des rares divertissements dont les travailleurs pouvaient bénéficier. On parle donc d’une sexualité vue comme un dû, comme une bière après une journée de dure labeur, et les corps des femmes sont en réalité cette “soupape”, et pas du tout des sujets de leurs sexualités.
  3. Parfois appelée “sous-prolétariat”, cette classe désigne les personnes exclues du système de travail traditionnel, celleux qui subsistent par des moyens illégaux ou marginaux. Mendiants, voleurs, prostituées, bookmakers… Ils sont alors considérés comme “irrattrapables”, perdus pour la société.
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3 Comments

  • Aurore Lespapierssontpolitiques
    Posted 1 juillet 2019 à 12:08 0Likes

    Super critique !! Tu rends les idées de Silvia Federici très claires et compréhensibles ! De mon côté, son texte sur ” le capital et la gauche” m’a laissé perplexe, je ne voyais pas de quelle réalité elle parlait.

  • Irène
    Posted 2 juillet 2019 à 15:12 0Likes

    Merci pour ce super compte-rendu, tu arrives à faire des choix pas évidents pour hiérarchiser ce que tu vas nous raconter de cette lecture, plutôt que d’en tenter un résumé exhaustif ! Et ça donne d’autant plus envie car le résultat c’est un article avec un point de vue vraiment personnel sur l’ouvrage, ta démarche en le lisant, ce que tu as découvert, etc.
    (Ne parlons pas de la mise en page et des couleurs qui sont vraiment très agréables)
    J’ai une montagne de livres à lire mais je feuilletterai sans doute celui-ci un jour ou l’autre !

  • Ester
    Posted 5 juillet 2019 à 10:26 0Likes

    Comme toujours merci pour ce super article ! Très instructif pour voir la construction de la « femme ». Quand on y pense c’est fou les injonctions qu’on intériorise ! Je te recommande le film d’Ovidie et ses interview pour voir que malheureusement en France au 21e siècle rien n’a changé par rapport au regard sur la prostitution! Au plaisir de te lire ! Bel été

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