J’ai vu trois amies sur le quai du métro, elles s’attiraient l’une à l’autre pour se faire la bise, elles étaient jeunes comme on l’a tous un jour été. D’un coup d’un seul je me suis sentie à leur opposé, sur l’autre pôle, je n’étais plus vraiment de leur côté de la barrière. Avec ma bague au doigt et mes fiches d’impôts, je me suis demandé où sont passées mes grandes années, mes belles années, à douter même qu’elle ait existé, cette ère bénie de l’insouciance aux bises sonores. J’ai déjà des cheveux blancs et parfois, je ne sais pas mes mouvements si lents sont le fruit d’une certaine sagesse de savoir prendre le temps, ou d’une lassitude grandissante, celle des vieilles personnes, la lassitude qu’on attrape comme un rhume quand on est à peu près persuadé qu’on n’a plus besoin de rien de nouveau. Qu’on a tout, là, sous la main.J’ai regardé ces très jeunes filles en songeant que je n’ai jamais vraiment été comme elles.

Soudain alors, j’ai réalisé que je n’avais pas encore croisé de jeune fille qui eût pu être « moi il y a 10 ans ». Je n’ai pas dû faire suffisamment attention, ouvrir suffisamment les yeux. N’allons pas croire que j’étais un phénomène rare, à peine une invisible timidité, il fallait ouvrir grand les yeux pour m’apercevoir à travers ma transparence, toujours loin du centre, jamais concentrée. Dans ce désir d’évanescence peut-être espérais-je devenir légère, légère, me perdre comme un volute de fumée, et quelle n’a pas été ma surprise un beau jour de constater la gravité avec laquelle je me mouvais. Maintenant les pieds fermement sur terre, je me demande qui j’aurais pu devenir, si un jour j’avais été une de ces trois amies, sur le quai du métro, intensément frivole et sérieusement insouciante.

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