13.

J’ai hoché la tête tant de fois, sur ta musique à toi. Battu la mesure, vécu le cœur palpitant au rythme de tes accords plaqués, de ton air inspiré, ta voix rauque posée comme par mégarde, un mégot au coin des lèvres. J’ai vu tous les concerts, dans les caves les plus miteuses, j’ai apporté tous les cafés mais aussi toutes les bières, j’ai balayé tous les accès des colères qui te prenaient, quand ta muse te quittait. Silencieuse quand il fallait, j’ai applaudi aussi, à tout rompre comme on dit, j’ai sifflé quand c’était opportun, toute l’admiration que je te portais. La groupie du pianiste, c’était bien moi, sauf que tu n’étais pas pianiste mais qu’importait, tu étais mon tout mon roi, il n’y avait que toi.

J’attendais je ne sais quoi, une chanson rien que pour moi, peut-être, une profession de foi. Qu’un jour dans le feu de l’action ce soit vers moi que tu te tournes, que tu saches où est mon visage dans la foule éperdue, que tu saches me reconnaître en mille, entre mille petites nanas qui n’ont d’yeux que pour toi. J’attendais les mêmes sourires que ceux que tu réserves aux caméras, les mêmes caresses qui animaient tes mains quand tu frottais les cordes, j’aurais tant voulu te coller à la peau.

Que tu n’aies que mon nom aux lèvres, on dirait dans tous les magazines mais qui est cette fille qui lui fait tourner la tête, le monde connaîtrait mon visage, tu m’aimerais tous les soirs la lumière allumée. Au vu et au su, au grand jour la vérité éclaterait, tout le monde le saurait, que sans moi tu n’es pas grand chose. Rien qu’un petit guitariste pas bien sûr de lui, qui la nuit me secoue, me réveille, pour être rassuré.

Et si dans l’ombre de chaque grand homme se cache une femme qui l’élève, à quel prix ces sacrifices, pour nous quels bénéfices ? Tu es petit et ton ombre l’est toute autant, je n’y trouve plus la place d’y déployer mes ailes, j’essaye et vois-tu je n’arrive pas à prendre mon envol. Alors ce soir sous le feu des projecteurs, c’est ta première et c’est ma dernière, je te dis adieu. Mon bel amant, mon grand artiste, qui jamais ne tourna le regard vers moi, c’est sans un regard en arrière que je quitte la salle en plein milieu du concert, toutes lumières allumées, je te quitte sans regret.

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