365 matins

Il y a eu de la pizza, un pantalon de yoga sans yoga, les grands yeux jaunes de mon chat. France Gall, une histoire d’amour à deux balles, mille mots posés sur le clavier, des crampes dans les doigts. Des pains aux raisins, l’odeur des mandarines, des affiches collées à la volée, des rires étouffés.

Pas si pire, pour un lundi bleu pâle comme la couleur du ciel qu’on n’a pas vu depuis trop longtemps. Puis moi j’aime bien le bleu, j’en ai plein l’âme, des bleus, on les soigne à deux.

15.


13.

J’ai hoché la tête tant de fois, sur ta musique à toi. Battu la mesure, vécu le cœur palpitant au rythme de tes accords plaqués, de ton air inspiré, ta voix rauque posée comme par mégarde, un mégot au coin des lèvres. J’ai vu tous les concerts, dans les caves les plus miteuses, j’ai apporté tous les cafés mais aussi toutes les bières, j’ai balayé tous les accès des colères qui te prenaient, quand ta muse te quittait. Silencieuse quand il fallait, j’ai applaudi aussi, à tout rompre comme on dit, j’ai sifflé quand c’était opportun, toute l’admiration que je te portais. La groupie du pianiste, c’était bien moi, sauf que tu n’étais pas pianiste mais qu’importait, tu étais mon tout mon roi, il n’y avait que toi.

J’attendais je ne sais quoi, une chanson rien que pour moi, peut-être, une profession de foi. Qu’un jour dans le feu de l’action ce soit vers moi que tu te tournes, que tu saches où est mon visage dans la foule éperdue, que tu saches me reconnaître en mille, entre mille petites nanas qui n’ont d’yeux que pour toi. J’attendais les mêmes sourires que ceux que tu réserves aux caméras, les mêmes caresses qui animaient tes mains quand tu frottais les cordes, j’aurais tant voulu te coller à la peau.

Que tu n’aies que mon nom aux lèvres, on dirait dans tous les magazines mais qui est cette fille qui lui fait tourner la tête, le monde connaîtrait mon visage, tu m’aimerais tous les soirs la lumière allumée. Au vu et au su, au grand jour la vérité éclaterait, tout le monde le saurait, que sans moi tu n’es pas grand chose. Rien qu’un petit guitariste pas bien sûr de lui, qui la nuit me secoue, me réveille, pour être rassuré.

Et si dans l’ombre de chaque grand homme se cache une femme qui l’élève, à quel prix ces sacrifices, pour nous quels bénéfices ? Tu es petit et ton ombre l’est toute autant, je n’y trouve plus la place d’y déployer mes ailes, j’essaye et vois-tu je n’arrive pas à prendre mon envol. Alors ce soir sous le feu des projecteurs, c’est ta première et c’est ma dernière, je te dis adieu. Mon bel amant, mon grand artiste, qui jamais ne tourna le regard vers moi, c’est sans un regard en arrière que je quitte la salle en plein milieu du concert, toutes lumières allumées, je te quitte sans regret.


Combien de fois a-t-il fallu
Que tu me fasses l’amour
Pour que je croie au fond de moi
A ce que tu dis toujours

Il a fallu que je me scrute
Que je me voie à contre-jour.

9.


8.

C’était une voix qui perçait la nuit, celle qui chantait Résiste au creux de ses oreilles. Elle traversait la ville, elle traversait la nuit, sans craindre ni hier ni demain ni les ombres, quand elle tenait cette voix tout contre son cœur. Il y avait la force de mille vies vécues, dans ces mots qui pleuraient Si maman si, il y avait les larmes et les rires de mille autres femmes, qui lui tenaient chaud au corps alors même qu’elle aurait dû grelotter. Elle savait quand elle appuyait sur play, que les premiers violons de Message Personnel retentissaient, qu’elle n’avait jamais été seule et qu’un jour, au moins une fois, une autre qu’elle avait connu les mêmes émois. Quand elle fermait les yeux et se laissait emporter par les notes de Paradis Blanc, qu’elle s’y abandonnait toute entière sans se raccrocher à aucun parapet, alors la mélancolie qui aurait pu la submerger se tenait un peu en respect. Recommencer, là où le monde a commencé.


Ce matin, on a tout mis de côté. Les excuses, les retards, les trahisons, les prétextes. On a tout mis de côté, pour pouvoir recommencer. Je me suis préparée au grand plongeon, j’ai retouché mon rouge à lèvres, j’ai rangé mes mèches folles derrière mes oreilles, devant le miroir de l’entrée entouré de la lumière qui coulait dans le salon, je me suis fait belle pour ce nouveau départ. J’ai fermé les yeux devant ce reflet un peu mensonger, en me disant après tout, il n’y a de mensonges que là où on veut les voir.

Je croyais avoir fait le tour de notre question, voilà tout, il ne m’apparaissait qu’une seule solution, celle de se dire au revoir poliment, de fermer la porte sur cette histoire, peut-être avait-elle trop duré. Je ne savais pas trop, j’hésitais. J’avais envie de te voir vaciller, aussi, toi qui es toujours si droit dans tes bottes, si sûr de toi. A quoi ressembles-tu, quand tu ne sais pas ? Je t’ai donc dit au revoir, c’était hier soir. Je t’ai dit des banalités, je ne sais plus où on va, il vaut mieux s’arrêter là, c’est une chose de s’ennuyer, mais là c’est une question de respect, j’ai pleuré. En te disant que j’avais beaucoup souffert, je réalisais combien c’était vrai. Et combien dans un coin de moi, tu avais creusé un terrier, tu t’étais caché, c’était difficile de déloger tout cet amour pour toi. Je n’avais peut-être pas la volonté.

Tu m’as suppliée, c’était donc comme ça que tu vacillais. Les erreurs c’était du passé, tu as dit, tu as dit aussi je ne sais pas ce qui m’a pris et dans ta voix posée j’ai senti les angles aigus du danger. Pas pour moi, non, moi ça va. Le danger dans lequel tu te collais, toi, à te dénuder comme ça, à ôter couche après couche toutes tes armures pour me faire comprendre ce qui comptait. Pour toi. Pour nous.

À ce moment-là je me suis dit qu’il y avait peut-être quelques choses à sauver du naufrage. Sur une île déserte, vous emporteriez : ◎ le dernier roman en vogue que vous ne lirez jamais, △ votre paire de talons aiguilles préférée, ☐ le coeur embroché de votre amant parjuré. Vous avez une majorité de ☐ : vous êtes cruelle croqueuse d’hommes, félicitations !
Moi dans la vie, je n’ai jamais rien croqué. Je me suis laissée dévorer, par un feu que d’aucuns appellent la passion, je n’ai pas trop aimé. Une fois la passion éteinte, il reste le quotidien, on s’est brûlé la rétine à fixer les flammes trop longtemps, on est aveugle à la beauté trop simple d’un rayon de soleil voilé. On s’est ennuyé. Je ne t’en veux pas tu sais, j’aurais pu moi aussi faire ce pas de côté, en dehors du chemin, c’est que je n’ai jamais été très aventurière non plus, tu étais mon premier rodéo. J’attendais juste que le temps passe, tu l’as accéléré.

Hier soir, tu m’as lancé des signaux de détresse, il y avait une profonde tristesse à voir émaner de toi une si grande peur de me perdre. J’ai cru voir renaître une braise, un semblant de souffle, je me suis dit pourquoi pas. Et pourquoi pas, en effet, je n’ai nulle part où aller, ni île déserte ni paradis artificiel, il n’y a que ce nous à reconstruire, pourquoi pas. Mais je te préviens, je te le dis tout net, je te le dis comme me le disait ma mère : une fois mais pas deux, regarde-moi bien en face, et dis-moi dans les yeux.

Ce matin, c’était la dernière. Ou bien y a-t-il encore du mal que tu voudrais nous faire ?

6.


4.

Aux heures passionnées, ton corps contre mon corps, nos souffles emmêlés, à réparer nos blessures, à dire tous les je t’aime, pour tout éterniser. La tendresse toujours, la violence parfois, la magie toute banale d’être deux puis un seul et d’aller toucher du bout des doigts le velours de toi et moi.

Aux heures paresseuses, quand le soleil levé nous voit rechigner à sortir de sous la couette, à poser à nouveau le pied sur la terre des vivants. L’odeur du café et celle du pain grillé, les draps blancs et bleus, les cernes, les caresses, les rires étouffés.

Aux heures nocturnes circonscrites entre les murs de nos chambres habitées, à ces poignées de minutes rassemblées qui tissent nos intimités, à toutes les angoisses, tous les soupirs, tous les rêves, tous les désirs, que la nuit charrie dans son sillage.


Frappée au coeur, elle vacille, elle chancèle. Pas bien sûre de pouvoir un jour remarcher droit, de retrouver sa route, elle fait face au vent qui l’empêche d’avancer. Elle a raccroché le téléphone, et puis le tablier aussi, à quoi bon au fond, elle se demande en plissant fort les yeux pour tenter d’y voir encore un peu, pour endiguer les larmes salées aussi, celles qui piquent et qui ne demandent qu’à couler. La nouvelle est tombée. Sans s’en rendre compte elle prend le bon bus, ses pas la mènent là où elle a l’impression que tous les chemins mèneront désormais, elle descend à l’arrêt habituel, remercie même le chauffeur d’une voix presque enjouée. Sous ses pas la pluie chuinte, entre le caoutchouc et le trottoir, la tête rentrée dans les épaules et son ciré bleu dégoulinant elle y retourne, comme si de rien n’était. Au moment de bifurquer dans le couloir où la chambre triste et nue la porte béante qui ne peut augurer que des moments les plus durs, elle se demande vaguement si elle est prête. Elle ne l’est pas, bien entendu.

Ils sont une nuée à s’affairer autour du corps un peu bleui de cet homme qui l’avait tant aimée. Elle ne le reconnaît pas, c’est ça qui fait céder tous les barrages, c’est ça qui la renverse et devant l’inexorable, l’inévitable, elle se dit que peut-être qu’elle ne touchera jamais le fond du précipice. Dans les traits figés, elle ne voit pas son père, elle voit une statue de cire, elle voit une affreuse marionnette. Pas celui qui l’emmenait cueillir les mûres, ni celui avec qui elle jouait aux dés, celui qui lui prêtait toutes ses BD, celui qui plus tard l’aiderait à déménager, à rempoter ses plantes, à choisir un mixeur, une voiture, celui avec qui elle allait courir chaque dimanche de chaque été, dans la montagne, avant que la chaleur ne se fasse étouffante. Il pleurait peu, lui, se dit-elle encore alors qu’elle se délite, plantée comme une potiche dans l’embrasure de la porte. Quand il rentrait du marché elle voyait dans ses yeux qu’il avait choisi les meilleurs fruits, rien que pour elle. Quand elle n’avait plus eu d’appétit il s’était tu, c’était dans ce silence infusé de tout l’amour du monde qu’il faisait revenir les oignons, les poivrons, pour lui redonner de la substance.

Les joues creusées, le corps raidi, les cheveux trop fins et les mains parcheminées, ce tableau, ce n’est pas son père. Tandis qu’elle pleure sans discontinuer, sans y prêter la moindre espèce d’attention non plus, ses yeux s’habituent. La fossette dans la joue droite, les rides qui strient son front, la mèche de cheveux blancs dont il a toujours dit en riant qu’elle en était la coupable à force celui causer des frayeurs, les doigts forts et longs qui avaient pansé ses égratignures d’aventurière. Cette longue silhouette d’asperge, comme s’il avait toujours eu faim — en un sens, peut-être était-ce vrai. Elle ploie soudain sous le poids de l’évidence. C’est lui, bien sûr que c’est lui. D’entre ses doigts s’échappent les derniers filaments d’un espoir ridicule, un espoir qui n’avait pas lieu d’exister, qui avait poussé comme une mauvaise herbe dans les fissures du macadam.

Elle secoue la tête, une fois, deux fois. Son ciré goutte à grand bruit sur le linoléum verdâtre. Les blouses roses et vertes autour de son père lèvent la tête à l’unisson, leurs visages se décomposent et se recomposent à une vitesse presque comique. Une jeune femme aux joues roses et à la queue de cheval blonde s’avance vers elle, pas de bol, est-ce qu’elle a tiré la courte paille ? Elle se laisse entraîner loin de la chambre, dans une pièce douillette aux fauteuils profonds où la jeune femme prend sa voix la plus douce pour lui annoncer une nouvelle fois ce qu’elle savait déjà.

Elle ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire. Juste avant d’éteindre son cerveau pour passer en mode survie, elle pense, sans amertume et sans malice, que c’est bien dérisoire cette mise en scène, la blondeur, les fauteuils, le molleton. Rien ne peut adoucir le choc de voir son géant, son monde entier, s’éteindre pour ne plus se réveiller.

3.


2.

C’était une drôle de journée, du genre qui s’étiole plus qu’elle ne s’étire, des minutes longues comme des sanglots, l’attente serrée au creux du cœur. Depuis longtemps les vapeurs de café s’étaient envolées, il y avait sur le palais quand même, le souvenir d’une amertume un peu sucrée. Des notes d’orange et de noisettes, qu’ils disaient. Le tintement de la timbale en émail quand on la posait sur le bois de la table et le froissement du coton quand on tirait les couvertures pour se rendormir, encore un peu. C’était à se demander où étaient passées nos jeunes années, on croyait encore entendre le crépitement des bûches enflammées dans l’âtre de la petite maison en périphérie de la grande ville, la petite maison qu’on avait presque oubliée. L’hiver alors avait une couleur différente, plus chaude, moins solitaire. C’était ce qu’on se disait, dans le grand silence, mais est-ce que c’était vrai ?

La nuit tombait alors avant même qu’il ait fait jour. Vapeurs de café, le goût des noisettes grillées, à peine le temps de secouer la tête et déjà il faisait noir et on pouvait tout abandonner. Ou tout recommencer. Les lumières allumées rendaient tout les blancs dorés, au fond c’était joli. Au loin, soudain, une trille. L’oiseau qui chante en plein hiver, on n’y aurait pas pensé – est-il fou, le bougre, ou bien perdu ? Ou bien heureux, peut-être, un cri de joie ? On se sentirait presque un peu bête d’avoir attendu l’oiseau pour l’esquisser, le premier sourire de la journée.

Mais puisqu’il est là, ce sourire, autant en profiter.


On créera de nouveaux rituels.

Si ceux d’hier n’ont pas marché, ne t’en fais pas. On inventera de nouvelles manières de se lever le matin, de nouvelles façons d’aller se coucher le soir, on vivra sans mot dire de belles et incroyables aventures, on leur montrera bien, à ceux qui n’y croyaient pas, qu’on peut tout faire et même plus encore. On retournera le temps s’il le faut, pour aller les voir. Dans nos rêves les plus doux ils ont d’autres visages, toi et moi on sait bien qu’ils nous ressemblent trop, avec leurs moues dubitatives et ces plis inquiets au coin des yeux qu’on ne voit plus à force de scruter nos reflets.

On s’inventera de nouveaux horizons.

Quand ceux-ci seront trop serrés et qu’ils tiendront nos passions un peu trop à l’étroit, on ira droit devant et il y aura, à perte de vue, tant de plaines et de vallées encore à conquérir. Dans cet espace entre nous et le monde, il y a toute la place pour voir les choses en grand. Il n’y aura pas besoin de prendre des avions, il n’y aura pas besoin d’apprendre à parler le russe, ces lendemains somptueux et tranquilles, cet avenir tout neuf encore sous emballage, on a déjà tout ce qu’il faut pour l’attraper, l’apprivoiser, le façonner à notre image. Un peu bancal, peut-être, mais tellement sincère.

Il y aura d’autres combats, c’est certain.

A mener, à abandonner aussi, il y aura des guerres qu’il vaudra mieux gagner et des batailles qu’on préférera perdre. Je n’ai plus peur de ça, je crois. Je crois qu’il y aura dans les 365 matins prochains tout l’oxygène dont on a besoin, pour éclore, mon amour. Et la lumière aussi. Je n’ai plus peur du froid, de la nuit, des giboulées, des prédateurs. Nous ne sommes pas si fragiles, nous sommes des enfants terribles, des roseaux, des oiseaux. L’hiver viendra, il s’en ira, comme à chaque fois. Et nous serons des perce-neiges.

1.

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