365 matins

Une bière blanche au citron et un bout de trottoir où poser une table et une chaise — à l’ombre mais tout près du soleil. Derrière moi, un couple sirote un diabolo cassis pendant que leur bébé dort, paisible malgré les voitures qui passent et la vie qui grouille.

Le patron du bar est arrivé sur son vélo, débonnaire. C’est la première fois que je trouve quelqu’un débonnaire. Il a fait la bise à tout le monde, j’imagine qu’il n’y a, à 17h30, que les habitués. Et puis une famille est passée, à vélo elle aussi, les petits accrochés sur les sièges à l’arrière des grands. Ils ont dit « coucou, hello ! » au couple diabolo, en passant. Ils ont répondu « hello, bisous ! », le sourire dans la voix.

Comme dans un tout petit village blotti au creux des veines d’une des plus grandes métropoles du pays.

Le vent fouette mon visage avec la force d’un vent marin, on croirait presque que l’océan n’est pas très loin.

195.


192.

Jim & Pam

Sur le petit écran, ils se jettent des regards timides, rient sous cape sur la même clé de sol et se font des high fives à distance. On le sait, dès la première minute, qu’ils s’aiment sans oser se le dire, c’est ça l’alchimie, qui fait battre des cils et qui fait battre le coeur, et moi j’adore ça. J’adore les débuts, les clichés, les papillons dans le ventre, le déni, les « mais n’importe quoi voyons », les coeurs déjà pris qu’il faut ravir à grand coup d’évidence. J’aime les grandes romances des gens simples, qui n’ont pas besoin de violons, de genoux à terre, de cent roses rouges, de sable fin ou de feux d’artifices. J’aime la douceur de leurs mains qui se cherchent avec nonchalance, les petites rides aux coins des yeux quand ils cachent leurs sourires, les aventures minuscules dans lesquelles ils s’engouffrent avec l’enthousiasme des premières fois.

Et puis je tourne la tête et tu es là, toi, mon aventurier du minuscule, avec tes rides aux coins des yeux, ton sourire explosif et ton coeur qui me fait battre des cils. On n’est plus à nos débuts, ils me manquent un peu parfois, pas parce que c’était mieux mais parce que c’était tellement doux, de ne pas savoir, de n’être pas sûre, de rire un peu bêtement et de ne pas y croire, à cette chance, d’avoir trouvé une âme aussi bien assemblée à la mienne. On n’est plus à nos débuts et c’est aussi très bien. Quand sur le petit écran, je vois ces amours débutantes, je serre un peu plus fort ta main, et tu serres la mienne en retour. Avec toujours, là, au bout des doigts, la poussière de cette magie des commencements.


J’ai allumé une bougie. J’ai mis la tête à l’envers, parfois ça suffit pour remettre les idées à l’endroit. J’ai caressé le chat. Le jour est tombé très très bas et il a disparu. Les valises sous les yeux, le corps lourd, mais pas autant que le cœur. J’ai pensé à la tisane à la menthe qui fait faire de jolis rêves. J’ai pensé aux framboises qui mûrissent et aux mûres qui framboisent, quelque part dans le jardin. Aux prochains matins, sous le soleil, là, dehors. À la treille, à la vigne, aux roses qui déjà perdent leurs pétales. Comme tout est éphémère, vibrant, fort et poignant. J’ai fermé les yeux, blottie contre lui. Pour apprendre à aller pas très bien sans en faire tout un foin.

161.


126.

Tous les murs ici sont blancs, et malgré les photos qu’on y accroche, les babioles qui s’en détachent, rien ne vient briser cette virginité éclatante qui me frappe, parfois, comme un symptôme. On voudrait construire des choses mais on n’a même pas le courage de repeindre un mur, de prendre des risques. Je verrais bien du bleu nuit, duquel se détacheraient le bois des cadres, le blanc des vases, un bleu de rêves bien ancrés. Je pousserais bien les murs et rajouterais bien des pièces, pour qu’on puisse se multiplier, étendre les limites de notre palais, repousser les frontières de notre cellule-oeuf encore tellement stérile.

Mais les murs restent blancs, à certains endroits fichées encore les vis auxquelles pendaient les affaires de l’ancien locataire, ces quatre murs qui sont un peu miens, un peu tiens, ne le sont pas tout à fait et ça commence à peser, comme une peau de chagrin. C’est peut-être parce que c’est dimanche, parce que le frigo est vide ou parce que j’aimerais t’emmener voir d’autres horizons que le nôtre trop incertain, mais j’ai ce chagrin tenace au coeur. Ce n’est pourtant pas la bout du monde, repeindre un mur, ce n’est pourtant pas grand chose. Alors qu’est-ce qui nous retient ?


À qui tu penses, quand c’est moi que tu étreins et mon regard que tu fuis ? Quelle est cette autre qui te hante, alors qu’en moi tu vas et viens, sans être tout à fait ici ? Cela fait si longtemps qu’on s’épouse et se confond, je te connais par cœur et je ressens dans chaque frémissement à la surface de ta peau l’intensité de ta présence, qui aurait cru qu’après toutes ces années persuadée de t’avoir tout entier, je saurais reconnaître à la première hésitation la place que tu as laissée en toi pour une autre que moi. Je n’ai pas encore réussi à me reposer sur les lauriers de l’âge, du temps passé, chaque regard dans le miroir me renvoie l’inquiétude qu’un jour, peut-être, tous les imperfections qui constellent mon être et que tu chéris, attendri, t’apparaîtront comme autant de défauts qu’aucune gomme ne saurait effacer. Je n’ai pas de ceinture de sécurité dans cette vie à tes côtés, je m’en félicite presque tandis que je surprends tes yeux s’égarer dans le vide au-dessus de mon épaule. Les miens étaient fermés, tout au plaisir que j’imaginais partager, en les ouvrant à l’orée d’un gémissement, j’ai vu que tu n’étais plus là, plus avec moi. Je pouvais presque discerner les contours de celle que tu imaginais être à ma place, sur toi, en toi, autour de toi, j’aurais pu tendre les mains et te l’arracher. J’aurais dû, outrée, te gifler te secouer tout arrêter, je n’ai pas su. Dans ce regard inerte que tu avais, dans ton absence tempérée j’ai décelé une souffrance immobile, des tonnes de regret, des adieux du tonnerre des éclairs. La colère. J’avais la gorge serrée de te voir entre deux mondes et soudain tu es revenu. Tu m’as empoignée tu m’as serrée tu m’as aimée, tu étais revenu d’entre les morts, tes pupilles vrillées aux miennes, de la lumière partout sous nos paupières. Une vague intense d’une tristesse indicible a secoué nos deux corps arrimés l’un à l’autre comme deux noyés dans la tempête. Il y avait une poésie dérangeante à jouir ainsi tous les deux enlacés dans les non-dits et les secrets.

103.


101.

À un âge encore un peu trop tendre pour tout cela, elle scrutait sa garde-robe, désespérée à l’idée de ne rien trouver d’assez noir pour un enterrement. Qu’importait qu’elle n’ait jamais vu le disparu, ce n’était pas lui qu’elle pleurait, c’était son fils qu’il fallait épauler, aussi maladroitement que possible. Un fils qui était son ami, à elle qui hésitait entre deux pantalons sans savoir, vraiment, quel protocole est indiqué, quelle mine il est de bon ton d’arborer.

Évidemment, une fois devant la foule sombre il n’y avait plus ni doute ni choix, il émanait du groupe une telle tristesse qu’elle se sentait comme opprimée. Elle cherchait des yeux des visages qu’elle aurait connus, dans une autre vie, qui auraient changés pendant les quelques années qui les avait éloignés, ce fils, cet ami, et elle. Ils évitaient soigneusement tous les regards, mais surtout ils étaient remarquablement peu nombreux, ceux qui avaient fait le déplacement. À l’époque, il était le centre de toutes les attentions, avec ses cheveux longs et sa voix déjà grave, ce charisme magnétique. Elle repensa à sa mère qui avait ironisé, « ma fille, c’est quand il pleut que tu constates qu’il n’y a personne pour t’aider à tenir ton parapluie ». Son cœur se serra encore plus fort, ce n’était plus désormais qu’un nœud grouillant d’une terreur sourde. Que devient-on quand on perd son père ? Le visage du sien, bien vivant, s’imprima dans sa rétine, elle retint un soupir de soulagement, indécent et déplacé.
L’office lui parut interminable, elle était loin de son ami, elle n’était pas du tout à sa place, elle n’avait d’ailleurs pas de place ici. Elle envisagea de partir, mais il était impossible de le faire sans gêner, sans se faire remarquer. Et quand le cercueil s’abaissa elle surprit des larmes qui perlaient à ses paupières. Incompréhensibles et éphémères, elles roulèrent tandis qu’elle observait, la gorge nouée elle aussi, son ami retenir et contenir en lui un désespoir déchirant, qui retentissait à ses tympans bien plus fort que n’importe quel cri.

Enfin, tout se termina, abruptement, comme se termine une vie peut-être. Elle s’avança vers la famille endeuillée sans savoir ce qu’elle dirait. Sincères condoléances était trop pompeux et ampoulé. Je suis désolée ne couvrait pas un dixième de la peine qui la criblait devant les silhouettes vides qui lui faisaient maintenant face. Bon courage était bien trop cynique. Elle n’avait aucun mot aux lèvres quand enfin elle se retrouva devant celui qui avait été un ami, du genre un peu lointain avec qui on rigole bien, mais toujours une partie de son paysage. Elle n’eut rien à dire. En la voyant, il entoura de ses grands bras et la serra contre elle dans une étreinte dont elle était le soutien, l’armature – sous ses mains elle sentait les épaules de son ami secoués de sanglots incontrôlables. Il pleura longtemps sans rien dire, et quand enfin il la lâcha, il laissa échapper un « merci », ses yeux un peu moins vides rivés aux siens.

Des années plus tard, ce souvenir la réveillerait souvent. Au beau milieu de la nuit, elle se demanderait ce qu’avait voulu dire ce merci, alors que le corps endormi de cet ami d’alors, cet amant de maintenant, reflétait dans le miroir les lueurs d’ébats amoureux à peine terminés.


Le printemps éclot chaque année au moment où on ne l’espérait plus vraiment. On s’était habitué, aux grosses mailles, aux nuits éternelles et aux frissons du chaud et froid, à se battre avec les thermostats, à guetter une neige qui n’arrive pas. Et d’un coup, le soleil redevient ce copain qui parle un peu trop fort pour bien montrer qu’il est là. Il se débarrasse de sa timidité, nous de nos manteaux épais, on se retrouve sur les terrasses et autour des verres qu’on entrechoque en rentrant un peu le cou dans les épaules parce que la fraîcheur du soir finit quand même par pénétrer nos os, le soleil s’attable avec nous, il passe ses rayons autour de nos épaules et nous promet bientôt, entre deux cafés qu’on reprend ou deux bières qu’on hésite à reprendre, des peaux nues et des sandales.

Cet après-midi j’avais encore ce gros blouson et pour la première fois depuis des mois, dans mes bottines d’hiver j’avais trop chaud. Devant moi une fille avançait d’un pas décidé, ses longs cheveux frisés moirés de la rousseur que seul un ciel bleu peut conférer. Elle ne portait qu’un pull un peu large et un pantalon blanc, on voyait ses chevilles, la droite ornée d’une petite chaîne argentée. Je crois que cette fille, dont je n’ai pas vu le visage, c’était elle, le printemps.

Volontaire, elle allait de l’avant, le regard rivé sur l’horizon — de belles journées, d’arbres en fleurs, de la saveur amère des martini bianco et des blessures qu’on partage pour mieux les panser ensemble.

100.


99.

J’ai vu trois amies sur le quai du métro, elles s’attiraient l’une à l’autre pour se faire la bise, elles étaient jeunes comme on l’a tous un jour été. D’un coup d’un seul je me suis sentie à leur opposé, sur l’autre pôle, je n’étais plus vraiment de leur côté de la barrière. Avec ma bague au doigt et mes fiches d’impôts, je me suis demandé où sont passées mes grandes années, mes belles années, à douter même qu’elle ait existé, cette ère bénie de l’insouciance aux bises sonores. J’ai déjà des cheveux blancs et parfois, je ne sais pas mes mouvements si lents sont le fruit d’une certaine sagesse de savoir prendre le temps, ou d’une lassitude grandissante, celle des vieilles personnes, la lassitude qu’on attrape comme un rhume quand on est à peu près persuadé qu’on n’a plus besoin de rien de nouveau. Qu’on a tout, là, sous la main.J’ai regardé ces très jeunes filles en songeant que je n’ai jamais vraiment été comme elles.

Soudain alors, j’ai réalisé que je n’avais pas encore croisé de jeune fille qui eût pu être « moi il y a 10 ans ». Je n’ai pas dû faire suffisamment attention, ouvrir suffisamment les yeux. N’allons pas croire que j’étais un phénomène rare, à peine une invisible timidité, il fallait ouvrir grand les yeux pour m’apercevoir à travers ma transparence, toujours loin du centre, jamais concentrée. Dans ce désir d’évanescence peut-être espérais-je devenir légère, légère, me perdre comme un volute de fumée, et quelle n’a pas été ma surprise un beau jour de constater la gravité avec laquelle je me mouvais. Maintenant les pieds fermement sur terre, je me demande qui j’aurais pu devenir, si un jour j’avais été une de ces trois amies, sur le quai du métro, intensément frivole et sérieusement insouciante.


Depuis tant d’années que je le côtoie, je le connais par cœur. Ses moindres recoins, son odeur, la texture de ta peau qui s’altère légèrement selon que mes doigts courent sur ton bras ou sur ton ventre. Ce corps qui t’appartient, dans lequel tu vis, parfois j’ai le sentiment qu’il est aussi un peu mien. Quand la nuit me réveille en sursaut il est une refuge, je m’y blottis sans te réveiller, sa seule chaleur, sa seule familiarité, parviennent à me rassurer. Quand tu le mets en mouvement au travers du monde et que je l’observe intensément, les détails des muscles qui roulent sous la fine barrière de la peau, les grains de beauté, les taches de rousseur — il n’y a pas d’autre corps que je regarde ainsi. Sans honte et surtout sans gêne, sans fards non plus. Sans douter un seul instant d’avoir toujours accès à cette peau, de pouvoir toujours coller ma main sur ton cœur pour l’entendre battre, de pouvoir t’utiliser comme barrière pour repousser les ténèbres. Tu es paratonnerre, paravent et garde-fou, combien de chutes m’as-tu évitées, combien de fois tes bras m’ont-ils sauvée ? Quelle que soit la tempête, quel que soit le naufrage, la solidité de ton corps contre les éléments m’a toujours fait retrouver la surface. Elle est dans l’odeur de ton cou à l’endroit où il devient ton épaule. Dans la couleur de tes yeux, qui change s’il pleut. Dans la saveur de tes lèvres quand elles s’arriment aux miennes.

Et voir vieillir ton corps à côté du mien, on compterait mes cheveux blancs déjà naissants, les petites rides au coin de tes yeux, il me tarde presque de décrépir à deux.

71.


67.
(8 mars)

J’ai l’impression qu’on n’a jamais été aussi proches d’un changement de taille. Qu’on est au bord d’une révolution. Est-ce que c’est #MeToo, qui nous a toutes rassemblées autour de vécus terribles partagés ? Est-ce que c’est de voir tant de femmes influentes se dresser contre l’oppression ? Est-ce que c’est tout simplement la somme de toutes les gouttes d’eau qui ont enfin fait déborder le vase ? Je ne sais pas, en tout cas, aujourd’hui, je suis ravie.

Que « sororité » ne soit plus un mot tellement inconnu qu’on s’en moque (souvenir, il y a 11 ans jour pour jour, Ségolène Royal l’utilisait et le Monde se sentait obligé de préciser la définition du terme dans son article). De voir tant de femmes inspirantes lever le point, hausser le ton, parler de règles, de harcèlement, de sexisme ordinaire, ne plus accepter le compromis, refuser définitivement d’être amoindries, rabaissées, méprisées.

Que cette sororité soit aussi une marque d’humilité : que nos féminismes soient de plus en plus à l’écoute des voix des femmes qui ne nous ressemblent pas. Qu’il devienne de plus en plus évident qu’on peut être féministe et voilée, féministe et prostituée, féministe et mère au foyer, féministe et blogueuse makeup, féministe et femme, être humain, des êtres complets, des femmes entières, pas des clichés faits sur mesure pour répondre aux désirs d’autres que nous.

Cette journée est encore absolument cruciale et nécessaire pour faire porter nos voix, et les voix de celles qui ont besoin de la nôtre pour se faire entendre — je n’oublie pas les tragédies, je n’oublie pas les souffrances, je porte en moi la douleur de tous les combats que nous menons et qu’il nous reste à mener. La colère de toutes les injustices qui nous frappent, ici, ailleurs. De la colère, j’en ai à foison.

Mais puisque marques et personnalités publiques se donnent encore en 2018 la main, pour faire de cette journée de revendication une « fête », et commerciale qui plus est, alors je décide de célébrer. Mais pas les promos sur les bijoux ou le maquillage, pas l’épilation gratuite, pas la féminité, pas la douceur.

Je décide de célébrer cette sororité qui se tisse, je le sens, en des liens très serrés : je déborde d’espoir en ce sens. Cette union entre nous, les femmes, d’hier, d’aujourd’hui, de demain. J’ai plus que jamais envie de célébrer les femmes dans leur diversité, de parler de ce dont on n’ose pas toujours parler, de préserver nos espaces d’échanges en quasi non-mixité (blogueuses, YouTubeuses, vos espaces féminins m’enchantent, me remplissent de joie). Ces espaces sont si fertiles en évolutions, en remises en question, en transformations. Regardons autour de nous, remercions les femmes qui peuplent nos vies, nous soutiennent au quotidien, nous accompagnent, de près comme de loin.

Merci à vous, et courage. La route est encore longue, mais l’union fait la force.


Sa peau est sèche et ses doigts bleus, le froid qui l’a gercée continue de souffler son haleine gelée au dehors. À l’intérieur il fait beau, il fait chaud, sous un pull à grosse maille elle frissonnespourtant. Elle la sent, sous la douceur du mohair, cette peau de croco, les crevasses sur ses lèvres qui menacent de s’ouvrir à chaque sourire, alors elle ne sourit pas trop. Elle remplit la baignoire d’une eau fumante qui la rendra rouge écrevisse, d’une mousse éphémère, elle s’y plonge toute entière. Amniotique par-dessus la tête, un plafond de verre entre elle et le monde. Elle s’endort et sous ses paupières, elle rêve à l’été qui revient. À l’Italie, à d’autres eaux, vives et bleues, aux Campari, aux orteils dans le sable, aux robes qui virevoltent, qu’on détache, qui s’envolent.

À sa peau qui alors serait souple, dorée, brillante.

Ses cheveux relevés, humides, collent sur sa nuque en petites boucles. Elle rouvre les yeux bien grands, elle observe une tache au plafond, ses seins et ses genoux comme quatre îlots dans une mer d’écume à la fleur d’oranger. Depuis combien de temps est-elle là, combien de temps encore va-t-elle y rester ? Et par-dessus toutes ces questions, une autre, lancinante, en sourdine. Combien de temps lui faudra-t-il pour se réchauffer vraiment ?

59.


44.

Les portes du métro s’ouvrent et ils s’engouffrent, une petite main brune dans une grande main un peu ridée, aux ongles rongés, dans la rame presque vide. Un petit garçon, en passe de devenir grand, mais encore la bouche béante d’au moins trois dents manquantes, lève de grands yeux brillants vers le visage un peu buriné de celle qui ne peut être que sa mère. Il n’y a qu’une mère qu’on peut regarder comme ça. Ils échangent quelques mots à mi-voix, d’un air précipité, surexcité, c’est sûrement qu’une aventure les attend à la prochaine station. Sur son nez retroussé de petit garçon, ses lunettes glissent à chaque fois qu’il les remonte d’un geste absent. Toujours sa petite main retrouve son chemin, sa place, au creux de celle qui l’a nourri, changé, bercé. Dans un élan d’une force imprévisible, il se jette contre cette femme, l’enserre de ses petits bras, s’enfouit tout entier dans l’épaisseur moelleuse de son gros manteau d’hiver, de son étreinte généreuse. Elle pose sa joue contre le crâne de son fils, y dépose un baiser léger, de ceux qu’on dispense par milliers quand on est mère. J’ai envie, très discrètement, de demander à cette maman sa recette magique, il faut bien de la magie pour que son fils à la fois si petit mais déjà si grand, l’aime toujours autant. Ce serait un secret que je garderais au creux de moi, comme on préserve un grand cru pour qu’une fois la bouteille ouverte, il révèle tous ses arômes. Quand tu n’auras plus besoin de mes bras pour te soutenir, mon fils, j’espère que c’est ainsi que tu me regarderas.


Les livres s’empilent sur toutes les surfaces planes, le temps les saupoudre d’une fine couche de poussière qu’elle vient réveiller parfois, pour les toucher, les retourner, en lire la quatrième de couverture, en respirer l’odeur de papier blanc ou bien jauni, et les reposer. Parfois elle en sélectionne un pour l’accompagner, du réveil jusqu’au coucher dans son sac à main doré, sans jamais être ouvert. Mais le plus souvent les piles restent les mêmes, ne font que grandir, se déplacer, des monuments permanents qui font partie intégrante du paysage domestique.

Le matin maintenant, elle noue ses cheveux quelque part dans sa nuque, elle allonge ses cils et s’entoure d’un nuage de parfum poudré qu’elle imagine la suivre, dans un sillage qu’elle aimerait tracer dans la ville. Ce serait incroyable, non, d’imprimer sa trace olfactive au sein de l’enchevêtrement complexe, laid et puant qu’est la ville.

Le soir elle est déconnectée, mais seulement d’elle-même. Ses jambes lourdes, ses yeux fatigués, son estomac rempli ne semblent plus vraiment lui appartenir, et ça la travaille au corps, cette sensation de n’être pas une territoire unifié. Il y a cette matérialité pesante qui la tire vers le bas, et l’esprit d’une autre part, toujours en alerte, qui grille tous les circuits dans un mouvement fou pour aller toujours plus vite. Les écrans clignotent et attirent une attention qu’elle n’arrive plus à diriger vers l’intérieur — elle n’a d’yeux que pour le dehors. Même s’il est complexe, laid et puant.

Le temps vient à manquer, à bout de souffle quand elle se glisse entre les draps elle s’en rend bien compte, l’horloge est cassée, tout part à vau-l’eau. Il faudrait ralentir la course et pouvoir respirer, dans une bulle d’air pur et de volupté, il faudrait tout effacer, recommencer, réapprendre le sens de la vie et retrouver le sens des priorités. Elle aimerait bien lire à nouveau.

41.


38.

Dans la salle d’attente, je me demande d’où viennent ces gens, voûtés sur leurs sièges comme je le suis aussi. Sûrement malades, au moins un peu, ils ont les visages vides des gens de passage. Où iront-ils quand ils sortiront du cabinet ? Au travail, à la maison, à l’école ?

J’imagine que comme moi, tous ces autres entrent ici en ce demandant si leur maux sont inscrits sur leurs traits, s’ils seront scrutés. Je ne scrute pas, je vous le promets, je regarde du coin de l’oeil en observant le décor, il n’y a pas grand chose d’autre à faire. Je pourrais prendre mon livre, c’est vrai, mais peut-être que c’est à moi bientôt, peut-être que dans quelques secondes le médecin arrivera, avec son air bonhomme, et me dira « C’est à vous madame ». Il m’appelle madame, depuis bien avant que je sois mariée.

Aujourd’hui je viens parce que la piscine dans mon oreille s’en est enfin allée. C’est une visite de réjouissance, je me demande s’il y en a d’autres dans cette salle d’attente. Peut-être cette dame est-elle enceinte, peut-être ce monsieur est-il guéri. Peut-être tout cela n’était-il qu’une fausse alerte.

« C’est à vous madame », dit le médecin, alors je me lève. Je rassemble mes affaires avec beaucoup de maladresse — j’ai un don particulier pour m’étaler autour de moi en quelques secondes, je me demande comment font ceux qui arrivent à ne pas ôter manteaux et écharpes illico presto une fois les pas de portes dépassés. Il y a dans les salles d’attente des cabinets médicaux de nouveaux codes de courtoisie, on se dit « bonjour » et « bonne journée, au revoir » en murmurant presque, d’un air déférent, comme on ne les dit jamais ailleurs.

Où iront tous ces gens quand ils repartiront ?


En ce moment je trouve la vie un peu violente.

Je voudrais bien
des matins
kumquats et thé noir
à l’infini.

35.


34.

D’un coup, remonter à la surface. Quand j’étais petite c’était mon moment préféré, quand j’avais la tête sous l’eau, dans la piscine du camping. Le moment où le sommet du crâne brise la lame chlorée, où les oreilles se vident, où le monde et tout son bruit, toute son énergie, se jettent à nouveau contre les tympans. Le moment où je retournais, de mon plein gré, me heurter au chaos de la vie, alors qu’on est si bien sous l’eau. J’aimais nager comme on aime respirer, le soir venu quand il fallait retourner à l’ombre de la caravane pour y manger les saucisses et le taboulé, je regardais le bout de mes doigts fripés. Peut-être qu’un jour j’allais fondre, me dissoudre intégralement dans l’eau bleue qui sentait fort, je passerais entre les mailles du filet que le maître-nageur passait le long des bords en carreaux beiges qui râpaient le dos quand je voulais me hisser hors de la piscine. Quand j’étais petite il n’y avait pas de meilleur endroit que ces huit mètres sur dix-huit, c’était avant de grandir, avant de grossir maigrir changer vieillir.


Miettes

Ils partagent les écouteurs, la tête penchée l’un vers l’autre, et ils se balancent au rythme de la même musique. Ils partagent un Balisto, ils se font des grimaces dans la glace. Ils s’aiment.

Il y a des miettes dans son écharpe, et des mèches un peu rousses qui tombent devant ses yeux, elle a les joues rosies d’avoir couru jusqu’à la station de métro, d’avoir dévalé les escalators, de s’être engouffrée, main dans la main, dans la rame. Ils se sont regardés de ce regard complice des gens qui s’aiment.

Il remonte ses lunettes sur son nez, d’un coup de coude discret il pointe du doigt l’homme assis en face, il murmure à l’oreille qu’il le connaît, qu’il bosse là-bas, elle ouvre grand les yeux et elle rit sous cape. Il est heureux de l’avoir fait rire, il prend sa main, en caresse le dessus de sa paume d’un pouce à l’ongle rongé. Il arrêtera bientôt de manger ses ongles, parce qu’ils s’aiment.

Ils reprennent leur balancement, et puis la fatigue les submerge, d’un coup leurs têtes se rejoignent et ils ferment les yeux, contents. Ils sont satisfaits d’être seuls au monde dans cet îlot de plastique bleu malade au sol collant, un jus de pomme d’enfant éclaté sur le lino tacheté. Les odeurs, les corps, les lumières blafardes, rien de tout cela ne les dérange, puisqu’ils s’aiment.

Alors ils s’endorment peut-être, ou pas vraiment, ils oublient l’univers en tout cas, la vie autour, qui mord parfois, qu’ils sont bien, tous les deux. L’un contre l’autre, mains emmêlées, au son d’une seule mélopée. Le métro passe au-dessus du niveau de la terre, tout devient aérien. La nuit laisse apercevoir au fil des rails les lumières qui s’allument dans les foyers. Rien d’autre n’a d’importance.

26.


25.

Il est sorti comme une bourrasque, il a enfourché un vieux vélo, sa veste claquait dans le vent encore frais d’un hiver qui traîne en longueur. Il a filé à toute allure, la retrouver, sa bien-aimée, dusse-t-il griller tous les feux rouges au monde pour écourter le trajet. C’était quelque chose, il fallait le voir. Debout sur les pédales, une main sur le guidon, on n’avait jamais vu un homme aussi agile sur une bicyclette. Dans son dos, il tenait un bouquet, enveloppé soigneusement dans une feuille de papier de soie vert. Des gerbes de roses d’un rouge éclatant, des freesias, une pointe de jaune, un morceau de raphia pour nouer le tout, dans sa main serrée. Il ne lui manquait plus qu’un béret enfoncé de travers sur son front large et on y était — dans une autre époque peut-être, couleur sépia et french cancan.

Il était fringant, et déterminé par-dessus le marché ! Ni la grisaille, ni les klaxons, ni les regards courroucés n’ont réussi à entamer son sourire éclatant. Dans un éclair il a disparu, il a tourné à droite au bout de la rue, il a signalé son virage d’un bras tendu au bout duquel tonitruait son bouquet.


La vie ne vaut rien, ou peut-être pas grand chose. Il y a, au fond, tant de matins gris, tant de maux de tête, tant de dégoûts, tant de tristesses, tant de laideur, tout ça dans une seule petite vie, quelques années seulement. On est de passage, et puis après, on retourne faire partie d’un autre rien, d’un autre néant, souvent on en souffre, toujours on en meurt. Ce n’est pas drôle, la vie, pas drôle du tout, si vous voulez mon avis.

Il débite tout ça d’un ton pas vraiment moqueur mais un peu quand même, le regard en biais, par-dessus son gobelet en carton rempli de thé fumant. Il ne se souvient plus du fil qui a mené leur conversation, somme toute anodine, à en arriver à cette frontière sinistre. Il la voit un peu flou, il a oublié ses lunettes, c’était l’ouragan dans sa tête, quand il fallu se décider à honorer un rendez-vous lancé comme une bouteille à la mer. Un message désespéré qui n’avait pas vocation à être lu, non.

Elle hoche la tête d’un air narquois, elle n’est pas dupe, elle pince ses lèvres ourlées de rouge, elle sourit, il ne voit que le sourire parce qu’il est ourlé de rouge, il ne voit pas l’air narquois, mais il le devine. Elle a une voix douce et éraillée, pour ne pas dire railleuse.
Alors comme ça la vie ne vaut rien, c’est bien dommage alors, qu’est-ce que je fais ici ?
Elle fait mine de se lever, il la retient, évidemment. Évidemment.
Pardon, il dit, je suis un peu grognon, c’est que j’ai perdu un copain, et ça me rend triste.
Elle fronce les sourcils, murmure qu’elle est désolée. Il secoue les épaules, ce n’est rien. Enfin si, c’est beaucoup, mais enfin, voilà.

Le ciel s’assombrit peu à peu, ils restent silencieux tandis qu’autour d’eux la terrasse se vide. Et puis elle se lève et le saisit par le bras. Venez, on va danser.

Il sourit, remet son chapeau, et la suit vers le soleil couchant, au rythme de ses talons hauts qui claquent sur le pavé, sa jupe voletant sur ses jambes nues. La vie ne vaut peut-être pas grand chose, pense-t-il, mais il aime bien ça, danser.

23.


19.

On s’est retrouvé devant la gare et on a traversé la rue, le café était petit, il y avait des muffins aux myrtilles, je me suis sentie étrangement grande. Comme c’était bizarre, de retrouver mon père le temps d’un café. Parce qu’avant il était toujours là, je rentrais le soir le sac lourd de devoirs et l’estomac dans les talons, il m’attendait devant la sortie de l’école et on allait prendre un goûter, le weekend je me levais des heures après lui, il y avait toujours du pain au chocolat, et parfois on regardait Stargate SG1 ensemble devant la petite télé cathodique.

Maintenant il m’attend toujours, à la sortie de la gare quand le weekend je retrouve le chemin de mon ancien foyer, maintenant on se retrouve le temps d’un café. Parce que je suis encore une petite fille, cette fois-ci j’ai pris un mocha, plein de crème fouettée et de chocolat, j’imagine que je n’étais pas encore prête à ce que mon papa me paye un expresso ou un americano, ce que je bois habituellement quand je vais dans un café. Mon papa, il doit me payer des chocolats chauds, des crêpes au sucre, des Magnum double caramel avant la séance de cinéma en plein air, pendant les vacances d’été. Pas des cafés noirs et sérieux. Alors j’ai aussi pris un muffin aux myrtilles, oui, on s’est assis au coin d’une table pleine de miettes, des retrouvailles d’adultes.

On a parlé de lui et c’était presque nouveau aussi.

On s’est dit au revoir sur le quai de cette gare, pour une fois ce n’était pas moi qui repartais mais bien lui, c’était ma gare, ma ville, mes repères, c’était lui qui se glissait dans un wagon un peu pourri, pour retourner chez lui — chez nous — là-bas. Avant qu’il saute dans le train en prenant garde à la distance entre le marchepied et le quai, on discutait de nos projets, de nos histoires, de nos manuscrits à imprimer à s’échanger et à relire. On discutait comme des grands, oh, comme c’était bizarre. Dans ma tête a défilé toutes ces fois où il m’a emmenée à Ikea acheter des meubles pour mes nouveaux chez-moi, les angoisses que j’ai partagées avec lui au clair de lunes impitoyables, les tristesses taciturnes que nous échangeons parfois. On se ressemble tant, lui et moi.

Dans son sourire je vois la fierté qu’il a d’être mon père à moi, je sens ce lien pas ténu du tout, de ce qui nous rassemble et continuera à nous tisser. J’ai le coeur blessé battu rompu de n’être plus la petite fille qu’il portait dans ses bras avec précaution pour me mettre au lit quand je m’endormais devant la télé. Je me réveillais au milieu de la nuit, émerveillée d’avoir transplané, il y a une magie de l’enfance qui me manque terriblement. Et j’ai le cœur gonflé de joie d’être toujours sa petite fille quand même, celle qu’il regarde grandir du coin de l’oeil sans en avoir l’air, sans jamais dépasser mes frontières, qui sont peut-être aussi les siennes. Que c’est donc de pouvoir dire : « Je tiens tant et tout de toi, papa ».


Il y a eu de la pizza, un pantalon de yoga sans yoga, les grands yeux jaunes de mon chat. France Gall, une histoire d’amour à deux balles, mille mots posés sur le clavier, des crampes dans les doigts. Des pains aux raisins, l’odeur des mandarines, des affiches collées à la volée, des rires étouffés.

Pas si pire, pour un lundi bleu pâle comme la couleur du ciel qu’on n’a pas vu depuis trop longtemps. Puis moi j’aime bien le bleu, j’en ai plein l’âme, des bleus, on les soigne à deux.

15.


13.

J’ai hoché la tête tant de fois, sur ta musique à toi. Battu la mesure, vécu le cœur palpitant au rythme de tes accords plaqués, de ton air inspiré, ta voix rauque posée comme par mégarde, un mégot au coin des lèvres. J’ai vu tous les concerts, dans les caves les plus miteuses, j’ai apporté tous les cafés mais aussi toutes les bières, j’ai balayé tous les accès des colères qui te prenaient, quand ta muse te quittait. Silencieuse quand il fallait, j’ai applaudi aussi, à tout rompre comme on dit, j’ai sifflé quand c’était opportun, toute l’admiration que je te portais. La groupie du pianiste, c’était bien moi, sauf que tu n’étais pas pianiste mais qu’importait, tu étais mon tout mon roi, il n’y avait que toi.

J’attendais je ne sais quoi, une chanson rien que pour moi, peut-être, une profession de foi. Qu’un jour dans le feu de l’action ce soit vers moi que tu te tournes, que tu saches où est mon visage dans la foule éperdue, que tu saches me reconnaître en mille, entre mille petites nanas qui n’ont d’yeux que pour toi. J’attendais les mêmes sourires que ceux que tu réserves aux caméras, les mêmes caresses qui animaient tes mains quand tu frottais les cordes, j’aurais tant voulu te coller à la peau.

Que tu n’aies que mon nom aux lèvres, on dirait dans tous les magazines mais qui est cette fille qui lui fait tourner la tête, le monde connaîtrait mon visage, tu m’aimerais tous les soirs la lumière allumée. Au vu et au su, au grand jour la vérité éclaterait, tout le monde le saurait, que sans moi tu n’es pas grand chose. Rien qu’un petit guitariste pas bien sûr de lui, qui la nuit me secoue, me réveille, pour être rassuré.

Et si dans l’ombre de chaque grand homme se cache une femme qui l’élève, à quel prix ces sacrifices, pour nous quels bénéfices ? Tu es petit et ton ombre l’est toute autant, je n’y trouve plus la place d’y déployer mes ailes, j’essaye et vois-tu je n’arrive pas à prendre mon envol. Alors ce soir sous le feu des projecteurs, c’est ta première et c’est ma dernière, je te dis adieu. Mon bel amant, mon grand artiste, qui jamais ne tourna le regard vers moi, c’est sans un regard en arrière que je quitte la salle en plein milieu du concert, toutes lumières allumées, je te quitte sans regret.


Combien de fois a-t-il fallu
Que tu me fasses l’amour
Pour que je croie au fond de moi
A ce que tu dis toujours

Il a fallu que je me scrute
Que je me voie à contre-jour.

9.


8.

C’était une voix qui perçait la nuit, celle qui chantait Résiste au creux de ses oreilles. Elle traversait la ville, elle traversait la nuit, sans craindre ni hier ni demain ni les ombres, quand elle tenait cette voix tout contre son cœur. Il y avait la force de mille vies vécues, dans ces mots qui pleuraient Si maman si, il y avait les larmes et les rires de mille autres femmes, qui lui tenaient chaud au corps alors même qu’elle aurait dû grelotter. Elle savait quand elle appuyait sur play, que les premiers violons de Message Personnel retentissaient, qu’elle n’avait jamais été seule et qu’un jour, au moins une fois, une autre qu’elle avait connu les mêmes émois. Quand elle fermait les yeux et se laissait emporter par les notes de Paradis Blanc, qu’elle s’y abandonnait toute entière sans se raccrocher à aucun parapet, alors la mélancolie qui aurait pu la submerger se tenait un peu en respect. Recommencer, là où le monde a commencé.


Ce matin, on a tout mis de côté. Les excuses, les retards, les trahisons, les prétextes. On a tout mis de côté, pour pouvoir recommencer. Je me suis préparée au grand plongeon, j’ai retouché mon rouge à lèvres, j’ai rangé mes mèches folles derrière mes oreilles, devant le miroir de l’entrée entouré de la lumière qui coulait dans le salon, je me suis fait belle pour ce nouveau départ. J’ai fermé les yeux devant ce reflet un peu mensonger, en me disant après tout, il n’y a de mensonges que là où on veut les voir.

Je croyais avoir fait le tour de notre question, voilà tout, il ne m’apparaissait qu’une seule solution, celle de se dire au revoir poliment, de fermer la porte sur cette histoire, peut-être avait-elle trop duré. Je ne savais pas trop, j’hésitais. J’avais envie de te voir vaciller, aussi, toi qui es toujours si droit dans tes bottes, si sûr de toi. A quoi ressembles-tu, quand tu ne sais pas ? Je t’ai donc dit au revoir, c’était hier soir. Je t’ai dit des banalités, je ne sais plus où on va, il vaut mieux s’arrêter là, c’est une chose de s’ennuyer, mais là c’est une question de respect, j’ai pleuré. En te disant que j’avais beaucoup souffert, je réalisais combien c’était vrai. Et combien dans un coin de moi, tu avais creusé un terrier, tu t’étais caché, c’était difficile de déloger tout cet amour pour toi. Je n’avais peut-être pas la volonté.

Tu m’as suppliée, c’était donc comme ça que tu vacillais. Les erreurs c’était du passé, tu as dit, tu as dit aussi je ne sais pas ce qui m’a pris et dans ta voix posée j’ai senti les angles aigus du danger. Pas pour moi, non, moi ça va. Le danger dans lequel tu te collais, toi, à te dénuder comme ça, à ôter couche après couche toutes tes armures pour me faire comprendre ce qui comptait. Pour toi. Pour nous.

À ce moment-là je me suis dit qu’il y avait peut-être quelques choses à sauver du naufrage. Sur une île déserte, vous emporteriez : ◎ le dernier roman en vogue que vous ne lirez jamais, △ votre paire de talons aiguilles préférée, ☐ le coeur embroché de votre amant parjuré. Vous avez une majorité de ☐ : vous êtes cruelle croqueuse d’hommes, félicitations !
Moi dans la vie, je n’ai jamais rien croqué. Je me suis laissée dévorer, par un feu que d’aucuns appellent la passion, je n’ai pas trop aimé. Une fois la passion éteinte, il reste le quotidien, on s’est brûlé la rétine à fixer les flammes trop longtemps, on est aveugle à la beauté trop simple d’un rayon de soleil voilé. On s’est ennuyé. Je ne t’en veux pas tu sais, j’aurais pu moi aussi faire ce pas de côté, en dehors du chemin, c’est que je n’ai jamais été très aventurière non plus, tu étais mon premier rodéo. J’attendais juste que le temps passe, tu l’as accéléré.

Hier soir, tu m’as lancé des signaux de détresse, il y avait une profonde tristesse à voir émaner de toi une si grande peur de me perdre. J’ai cru voir renaître une braise, un semblant de souffle, je me suis dit pourquoi pas. Et pourquoi pas, en effet, je n’ai nulle part où aller, ni île déserte ni paradis artificiel, il n’y a que ce nous à reconstruire, pourquoi pas. Mais je te préviens, je te le dis tout net, je te le dis comme me le disait ma mère : une fois mais pas deux, regarde-moi bien en face, et dis-moi dans les yeux.

Ce matin, c’était la dernière. Ou bien y a-t-il encore du mal que tu voudrais nous faire ?

6.


4.

Aux heures passionnées, ton corps contre mon corps, nos souffles emmêlés, à réparer nos blessures, à dire tous les je t’aime, pour tout éterniser. La tendresse toujours, la violence parfois, la magie toute banale d’être deux puis un seul et d’aller toucher du bout des doigts le velours de toi et moi.

Aux heures paresseuses, quand le soleil levé nous voit rechigner à sortir de sous la couette, à poser à nouveau le pied sur la terre des vivants. L’odeur du café et celle du pain grillé, les draps blancs et bleus, les cernes, les caresses, les rires étouffés.

Aux heures nocturnes circonscrites entre les murs de nos chambres habitées, à ces poignées de minutes rassemblées qui tissent nos intimités, à toutes les angoisses, tous les soupirs, tous les rêves, tous les désirs, que la nuit charrie dans son sillage.


Frappée au coeur, elle vacille, elle chancèle. Pas bien sûre de pouvoir un jour remarcher droit, de retrouver sa route, elle fait face au vent qui l’empêche d’avancer. Elle a raccroché le téléphone, et puis le tablier aussi, à quoi bon au fond, elle se demande en plissant fort les yeux pour tenter d’y voir encore un peu, pour endiguer les larmes salées aussi, celles qui piquent et qui ne demandent qu’à couler. La nouvelle est tombée. Sans s’en rendre compte elle prend le bon bus, ses pas la mènent là où elle a l’impression que tous les chemins mèneront désormais, elle descend à l’arrêt habituel, remercie même le chauffeur d’une voix presque enjouée. Sous ses pas la pluie chuinte, entre le caoutchouc et le trottoir, la tête rentrée dans les épaules et son ciré bleu dégoulinant elle y retourne, comme si de rien n’était. Au moment de bifurquer dans le couloir où la chambre triste et nue la porte béante qui ne peut augurer que des moments les plus durs, elle se demande vaguement si elle est prête. Elle ne l’est pas, bien entendu.

Ils sont une nuée à s’affairer autour du corps un peu bleui de cet homme qui l’avait tant aimée. Elle ne le reconnaît pas, c’est ça qui fait céder tous les barrages, c’est ça qui la renverse et devant l’inexorable, l’inévitable, elle se dit que peut-être qu’elle ne touchera jamais le fond du précipice. Dans les traits figés, elle ne voit pas son père, elle voit une statue de cire, elle voit une affreuse marionnette. Pas celui qui l’emmenait cueillir les mûres, ni celui avec qui elle jouait aux dés, celui qui lui prêtait toutes ses BD, celui qui plus tard l’aiderait à déménager, à rempoter ses plantes, à choisir un mixeur, une voiture, celui avec qui elle allait courir chaque dimanche de chaque été, dans la montagne, avant que la chaleur ne se fasse étouffante. Il pleurait peu, lui, se dit-elle encore alors qu’elle se délite, plantée comme une potiche dans l’embrasure de la porte. Quand il rentrait du marché elle voyait dans ses yeux qu’il avait choisi les meilleurs fruits, rien que pour elle. Quand elle n’avait plus eu d’appétit il s’était tu, c’était dans ce silence infusé de tout l’amour du monde qu’il faisait revenir les oignons, les poivrons, pour lui redonner de la substance.

Les joues creusées, le corps raidi, les cheveux trop fins et les mains parcheminées, ce tableau, ce n’est pas son père. Tandis qu’elle pleure sans discontinuer, sans y prêter la moindre espèce d’attention non plus, ses yeux s’habituent. La fossette dans la joue droite, les rides qui strient son front, la mèche de cheveux blancs dont il a toujours dit en riant qu’elle en était la coupable à force celui causer des frayeurs, les doigts forts et longs qui avaient pansé ses égratignures d’aventurière. Cette longue silhouette d’asperge, comme s’il avait toujours eu faim — en un sens, peut-être était-ce vrai. Elle ploie soudain sous le poids de l’évidence. C’est lui, bien sûr que c’est lui. D’entre ses doigts s’échappent les derniers filaments d’un espoir ridicule, un espoir qui n’avait pas lieu d’exister, qui avait poussé comme une mauvaise herbe dans les fissures du macadam.

Elle secoue la tête, une fois, deux fois. Son ciré goutte à grand bruit sur le linoléum verdâtre. Les blouses roses et vertes autour de son père lèvent la tête à l’unisson, leurs visages se décomposent et se recomposent à une vitesse presque comique. Une jeune femme aux joues roses et à la queue de cheval blonde s’avance vers elle, pas de bol, est-ce qu’elle a tiré la courte paille ? Elle se laisse entraîner loin de la chambre, dans une pièce douillette aux fauteuils profonds où la jeune femme prend sa voix la plus douce pour lui annoncer une nouvelle fois ce qu’elle savait déjà.

Elle ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire. Juste avant d’éteindre son cerveau pour passer en mode survie, elle pense, sans amertume et sans malice, que c’est bien dérisoire cette mise en scène, la blondeur, les fauteuils, le molleton. Rien ne peut adoucir le choc de voir son géant, son monde entier, s’éteindre pour ne plus se réveiller.

3.


2.

C’était une drôle de journée, du genre qui s’étiole plus qu’elle ne s’étire, des minutes longues comme des sanglots, l’attente serrée au creux du cœur. Depuis longtemps les vapeurs de café s’étaient envolées, il y avait sur le palais quand même, le souvenir d’une amertume un peu sucrée. Des notes d’orange et de noisettes, qu’ils disaient. Le tintement de la timbale en émail quand on la posait sur le bois de la table et le froissement du coton quand on tirait les couvertures pour se rendormir, encore un peu. C’était à se demander où étaient passées nos jeunes années, on croyait encore entendre le crépitement des bûches enflammées dans l’âtre de la petite maison en périphérie de la grande ville, la petite maison qu’on avait presque oubliée. L’hiver alors avait une couleur différente, plus chaude, moins solitaire. C’était ce qu’on se disait, dans le grand silence, mais est-ce que c’était vrai ?

La nuit tombait alors avant même qu’il ait fait jour. Vapeurs de café, le goût des noisettes grillées, à peine le temps de secouer la tête et déjà il faisait noir et on pouvait tout abandonner. Ou tout recommencer. Les lumières allumées rendaient tout les blancs dorés, au fond c’était joli. Au loin, soudain, une trille. L’oiseau qui chante en plein hiver, on n’y aurait pas pensé – est-il fou, le bougre, ou bien perdu ? Ou bien heureux, peut-être, un cri de joie ? On se sentirait presque un peu bête d’avoir attendu l’oiseau pour l’esquisser, le premier sourire de la journée.

Mais puisqu’il est là, ce sourire, autant en profiter.


On créera de nouveaux rituels.

Si ceux d’hier n’ont pas marché, ne t’en fais pas. On inventera de nouvelles manières de se lever le matin, de nouvelles façons d’aller se coucher le soir, on vivra sans mot dire de belles et incroyables aventures, on leur montrera bien, à ceux qui n’y croyaient pas, qu’on peut tout faire et même plus encore. On retournera le temps s’il le faut, pour aller les voir. Dans nos rêves les plus doux ils ont d’autres visages, toi et moi on sait bien qu’ils nous ressemblent trop, avec leurs moues dubitatives et ces plis inquiets au coin des yeux qu’on ne voit plus à force de scruter nos reflets.

On s’inventera de nouveaux horizons.

Quand ceux-ci seront trop serrés et qu’ils tiendront nos passions un peu trop à l’étroit, on ira droit devant et il y aura, à perte de vue, tant de plaines et de vallées encore à conquérir. Dans cet espace entre nous et le monde, il y a toute la place pour voir les choses en grand. Il n’y aura pas besoin de prendre des avions, il n’y aura pas besoin d’apprendre à parler le russe, ces lendemains somptueux et tranquilles, cet avenir tout neuf encore sous emballage, on a déjà tout ce qu’il faut pour l’attraper, l’apprivoiser, le façonner à notre image. Un peu bancal, peut-être, mais tellement sincère.

Il y aura d’autres combats, c’est certain.

A mener, à abandonner aussi, il y aura des guerres qu’il vaudra mieux gagner et des batailles qu’on préférera perdre. Je n’ai plus peur de ça, je crois. Je crois qu’il y aura dans les 365 matins prochains tout l’oxygène dont on a besoin, pour éclore, mon amour. Et la lumière aussi. Je n’ai plus peur du froid, de la nuit, des giboulées, des prédateurs. Nous ne sommes pas si fragiles, nous sommes des enfants terribles, des roseaux, des oiseaux. L’hiver viendra, il s’en ira, comme à chaque fois. Et nous serons des perce-neiges.

1.

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