5
Nov
2018
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SuzanneLebeauChaine

« Chaîne de montage », de Suzanne Lebeau

Hello tout le monde ! Je suis désolée de ne pas avoir donné plus de nouvelles ces temps-ci, la vie a été chaotique et il a fallu composer avec tout ça. Mais je suis de retour, au moins aujourd’hui, pour clôturer l’édition d’octobre de notre joli Club de lecture féministe ! J’aurais aimé pouvoir vous parler à la fois de Chaîne de montage, notre lecture commune, et de Ces filles-là, que j’ai reçu aussi de la part des éditions Théâtrales, mais je n’ai pas eu le temps de le lire. Si cela vous intéresse, je vous en ferai un retour dans une chronique de lecture, en dehors du CLFAntigones ?

Comment vous parler de Chaîne de montage ? J’ai été très surprise que ce soit cet ouvrage qui remporte le vote, et pourtant on ne peut même pas dire que les résultats étaient serrés. J’étais cependant ravie de découvrir ce sujet qui m’était totalement inconnu, et c’est avec une grande curiosité que je me suis attelée à la lecture de cette pièce.

Mes connaissances en théâtre sont très limitées. Malgré mes études littéraires, je ne suis pas allée beaucoup plus loin que le théâtre classique, et je n’ai pas été souvent mise en contact avec le théâtre contemporain. La lecture de Chaîne de montage a donc été une grande découverte, et je vous avoue que je ne sais pas bien qu’en penser. Je crois qu’il me manque une certaine culture, une certaine appréhension du genre et de la forme, pour pouvoir apprécier pleinement cette œuvre. En l’état, elle m’a laissée un peu perplexe. Je n’ai pas eu un énorme coup de cœur, je n’ai pas non plus détesté… je ne saurais pas trop vous dire si j’ai aimé — c’est toujours délicat, de toute façon, avec des œuvres qui traitent de sujets aussi difficiles que celui-ci.

Mon avis sur Chaîne de montage, de Suzanne Lebeau

Je ne m’attendais pas à ça du tout. Chaîne de montage est un long monologue, écrit un peu comme de la poésie en prose. La pièce met en scène un personnage unique, appelé au début du texte « UNE FEMME / UNE FEMME SEULE ET EN COLÈRE ». Il n’y a aucune indication de décor, et j’ai repéré une seule didascalie dans tout le texte. Ça m’a beaucoup déstabilisée, j’ai eu beaucoup de mal à me faire une image mentale de la scène, même si au final, ça doit pouvoir se résumer à un fond noir et à une femme qui déclame son texte. Évidemment, c’est à des années-lumières de ce qu’on peut retrouver dans le théâtre classique, tout comme la manière dont est écrite le texte. C’est très oral, assez répétitif pour placer l’emphase sur les sujets qui tiennent à cœur à l’autrice, et je pense que j’ai eu tellement de mal à me mettre dans l’ambiance que je n’ai pas fait un très bon travail de lecture intérieure. Entendre le texte déclamé aurait eu plus d’impact sur moi, sans aucun doute.

Quant au texte… il m’a souvent frappée en plein cœur, et parfois laissée totalement de marbre.

J’ai ressenti beaucoup de colère face à ces centaines (peut-être milliers !) de disparitions et de meurtres restés impunis. Cela résonne d’autant plus fort en moi en ce moment, où on met de plus en plus en lumière les violences inouïes dont sont victimes les femmes, surtout les plus démunies. Pendant tout un passage, le personnage se met dans la peau des femmes qui travaillent dans les maquiladoras, elle décrit avec concision et pourtant beaucoup d’émotion leur quotidien difficile, leur combat pour parvenir à faire vivre leurs familles, les allers-retours entre leur logement extrêmement précaire et l’usine où elles s’acharnent pendant plus de dix heures d’affilées, pour une paie misérable de 5 dollars par jour. Le contraste dessiné avec les descriptions des villas de luxe de la « haute société » de Juarez, qui mêle les politiciens, chefs d’entreprises mais aussi les trafiquants de drogue, est saisissant.

J’ai aussi ressenti un certain malaise et une grande empathie pour ses questionnements autour de la société de (sur)consommation. Suzanne Lebeau est québécoise, et comme pour les habitants des USA, la plupart des produits du quotidien peu chers qui lui parvient a été fabriquée au Mexique, où la main d’œuvre est beaucoup moins chère qu’aux USA ou au Canada. Elle questionne donc ses appareils d’électroménagers, obtenus à des prix presque dérisoires, qui ont été façonnés par les mains abîmées de ces femmes mexicaines, en filigrane peut-être même certaines qui font partie du nombre de disparues ou d’assassinées. Le personnage porte en elle la culpabilité de sa consommation « irréfléchie », à chaque fois qu’elle voit ces objets chez elle, elle repense aux femmes de Juarez, et c’est assez poignant. Elle trouve cependant à la fin un équilibre dans ses émotions, tente de se raisonner : elle ne peut pas porter toute seule le fardeau du système, et c’est finalement le capitalisme et sa logique de croissance constante, de surproduction, qui est à blâmer, bien qu’on fasse tous·tes partie du système et qu’on participe tous·tes plus ou moins à l’entretenir.

Si j’ai compris ces interrogations et ai été parfois profondément touchée et bouleversée par le texte, je regrette un peu que les passages dédiés aux femmes disparues de Juarez ne soient pas plus… profonds, plus personnels. À part la mention d’Alma, première reportée disparue, puis retrouvée morte dans le désert, et le récit des familles des disparues qui cherchent dans le désert où on retrouve, pendant une décennie, des dizaines de corps, il n’y a pas d’autres prénoms, d’autres visages, d’autres témoignages. Je ne suis pas à la recherche du morbide, je n’ai pas vraiment une nature prône au voyeurisme malsain, ce n’est pas des descriptions des horreurs que je recherchais, mais un peu plus d’idées de qui sont ces femmes, à part « des ouvrières des maquiladoras ». Étrangement, j’ai vu ces victimes comme les rouages inanimés et passifs du système dénoncé par le texte, et pas comme des personnes avec leurs personnalités, leurs facettes et leurs complexités, ce qui doit être environ aux antipodes de l’effet recherché.

Une réflexion sur le capitalisme

À la lecture, j’ai rapproché les interrogations et la culpabilité du personnage aux miennes, quand je dois acheter un nouveau vêtement. J’avoue que je ne m’étais jamais posé la question de l’électroménager : à part mon téléphone et mon ordinateur, dont je suis pleinement consciente de l’impact désastreux tant humain qu’écologique (je me console en me disant que mon ordinateur est reconditionné, mais pas mon téléphone par contre… petit pas par petit pas, n’est-ce pas), je n’aurais jamais pensé à la même chose pour notre machine à laver, notre four. Ce sont des appareils qu’on a depuis longtemps, ou alors qu’on nous a offerts ou donnés, et c’est tout bête, mais je pense qu’à la lumière de cette lecture, j’aurai désormais une vision bien plus consciente de nos futurs achats électroménagers. Même si j’ai l’impression qu’il n’existe pas vraiment d’alternative éthique en terme de conditions de production, ou alors personne n’en parle… ?

Au final, j’ai eu le sentiment que cette pièce de théâtre était un cri du cœur contre la violence du capitalisme, sur sa manière insidieuse de dévorer les individualités pour satisfaire son but ultime : générer toujours plus de profit. Les ouvrières des maquiladoras, en ce sens, sont pour moi les soeurs d’injustice des travailleur·euses chez Amazon qui sont maltraités, des employé·es des plateformes téléphoniques qui se suicident, des ouvrières mortes suite aux effondrements des usines textiles… Tout ça pour permettre aux plus riches d’acquérir toujours plus de biens à des prix toujours plus bas.

Si je n’étais pas déjà dans une démarche de réflexion sur ces sujets, et de consommation non pas exemplaire mais au moins un peu consciente, lire Chaîne de montage m’aurait peut-être fait l’effet d’un électrochoc. Dans ma situation actuelle, cela m’a fait fait l’effet d’une piqûre de rappel, et m’a donné envie de ne pas me reposer sur mes acquis, de continuer à me renseigner sur ce que je peux faire de mieux à mon échelle. Et c’est vrai que mettre en lien, directement, les disparitions et meurtres de centaines de femmes avec la production de biens, c’est violent, ça touche au cœur. Ce qui m’embête un peu, au final, c’est que cette diatribe (totalement justifiée) sur le capitalisme se fait au détriment du sentiment d’injustice face à l’impunité des crimes commis contre ces femmes. Le personnage en parle au début, c’est l’ouverture de son propos — l’enquête bâclée, les politiciens qui s’en lavent les mains… — mais ce n’est pas le cœur du propos, et je ne peux m’empêcher de trouver cela un peu déshumanisant.

L’un dans l’autre, je suis quand même ravie d’avoir pu découvrir ce texte, car je n’y serais jamais allée de moi-même. C’est toute la beauté d’un club de lecture, et je tiens à nouveau à remercier les éditions Théâtrales de nous avoir offert l’opportunité de découvrir du théâtre féministe !

Et vous, qu’avez-vous pensé de Chaîne de montage ? Ou alors avez-vous plutôt lu Ces filles-là ? Votre avis nous intéresse, n’hésitez pas à le partager en commentaire ou sur les réseaux sociaux ! N’oubliez pas le hashtag #CLFAntigones pour qu’on puisse retrouver vos publications et les partager à notre tour ! Retrouvez la prochaine édition du club sur le blog d’Ophélie dans les prochains jours, c’est une édition qui nous tient beaucoup à cœur et on espère qu’elle vous plaira autant qu’on a aimé l’imaginer. Je vous embrasse, à tout bientôt !

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8 Réponses

  1. Kellya

    J’ai eu la chance de gagner ce livre lors du concours d’ouverture de ce mois, et j’ai vraiment adoré. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu du théatre, et contrairement á toi, je suis rentrée immédiatement dans la scène. Cette femme seule, qui clame son impuissance sans renoncer à utiliser la puissance de sa voix est entrée dans ma tete. COmme toi, j’essaie déjà d’avoir une consommation raisonnée, mais elle m’a mis en face de mes nombreuses petites incohérence, et m’a permi de faire un nouveau pas en avant en mettant ses femmes aux vies brisées derrière les petits achats qu’on banalise.
    Cela doit etre un texte vraiment puissant à jouer sur scène, et qui m#a fait regretter l’époque ou je pouvais aller plus souvent au théatre.

  2. Je suis complètement dépassée niveau lectures en ce moment, ma PAL est à son maximum, mais je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce que tu nous racontes sur ce livre. (J’aime bien lire des compte rendu de lectures même lorsque je sais qu’il y a peu de chances que je lise l’ouvrage à court terme)

    1. Je crois que c’est l’intérêt des comptes-rendus de lecture, pouvoir prendre la température d’une lecture si on n’a pas le temps (et éventuellement faire grandir la PAL, mais c’est assez secondaire dans mon cas !)

  3. Merci Pauline pour ce retour sur « Chaîne de montage ». Je lis très peu de théâtre, je préfère voir une pièce que la lire mais tu m’as donné envie de découvrir ce texte. Je suis aussi contente qu’il existe du théâtre féministe :)

    1. Apparemment Les Éditions Théâtrales ont pas mal de propositions, et si jamais tu as l’occasion de trouver une librairie spécialisée dans le théâtre (je sais que j’en ai une près de chez moi par exemple), ils doivent pouvoir aiguiller. Mais comme tu dis, je suis plutôt adepte de voir le théâtre que de le lire !

  4. Delphine

    Bonjour Pauline,
    Ton partage de lecture m’a fait réfléchir parce que j’ai l impression qu’on parle de plus en plus du végétarisme et du veganisme – à juste titre d ailleurs – au point que j’en « oublie » parfois qu’il y a encore tant d humains qui travaillent dans des conditions dramatiques.
    Merci pour cette piqûre de rappel donc!
    Je ne sais pas si je lirai le livre car le style ne semble pas hyper motivant mais j essayerai de trouver plus d informations sur ce sujet.

    1. Merci à toi pour ton commentaire ! Il existe sûrement beaucoup de lectures plus « avenantes » stylistiquement parlant, sur des sujets similaires. C’est une idée pour le CLF, à creuser ;)

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