4
Mai
2018
6

« Beloved », de Toni Morrison

Pour cette deuxième édition du Club de lecture féministe des Antigones, vous nous avez fait une belle surprise : celle d’un ex-aequo, qui nous a donné l’opportunité de nous répartir les deux ouvrages choisis selon nos affinités personnelles. Ophélie et moi serons donc en mesure de vous présenter chacune notre retour sur le livre que nous avons choisi de lire, et vous verrez que, pour moi, ça n’a pas été de tout repos…

Revenons rapidement sur le thème choisi : Regards croisés sur le racisme et la maternité. Nous avions envie d’aborder une des facettes que peut avoir le racisme sur la vie des personnes qui le subissent et ces deux lectures devaient pouvoir éclairer, d’une certaine manière, ce sujet. L’essai Le ventre des femmes, de Françoise Vergès, dont vous parlera Ophélie plus tard dans cet article, rentrait directement dans le vif, en parlant sans détour d’un pan occulté de notre histoire en tant que pays colonisateur et colonialiste. Une histoire pas si lointaine, d’ailleurs, en remontant à peine aux années 70, et qui a touché des milliers de femmes réunionnaises. Le roman Beloved, de Toni Morrison, lui, faisait un plus grand bond dans le temps : il se déroule à la fin du XIXe siècle, alors qu’une partie des Etats-Unis est encore esclavagiste. Ayant reçu le prix Pulitzer, Beloved est probablement le roman le plus connu et salué de Toni Morrison, et c’est pour cela que nous l’avons inclus à la sélection.

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Mon avis sur Beloved, de Toni Morrison

Alors, je vais être très honnête avec vous : je n’ai pas réussi à lire Beloved jusqu’au bout. En fait, j’ai à peine dépassé la moitié du roman, avant d’abandonner, dépitée. Je n’ai jamais mis aussi longtemps à lire 200 pages, et j’ai rarement eu autant de mal à lire un roman. (À part Naissances de Yann Moix, mais ça c’est parce que c’était très mauvais)

Je me trouve donc un peu marrie, à ne pas trop savoir comment vous parler d’un livre que je n’ai pas lu. Stylistiquement parlant, j’ai été constamment charriée entre la puissance de certaines tournures de phrases, leur beauté époustouflante, et des passages entiers presque marécageux, où je ne comprenais rien du tout et où je décrochais à chaque phrase. Je me suis souvenu de ma lecture de God Help The Child, que j’avais trouvée incroyablement difficile, et je m’étais dit que c’était l’anglais, que je ne comprenais pas très bien, et je pensais qu’en français ce serait plus simple. Eeeeh bien non. On m’a dit sur Instagram que la traduction était très mauvaise, je ne sais pas trop ce qu’il en est, toujours est-il que je n’ai pas réussi à accrocher à ce style parfois très sensualiste, parfois trop voilé, à ne rien dire pour laisser planer le mystère, moi, on me perd.

J’ai donc fait quelque chose de quasiment profane, c’est-à-dire me spoiler la fin du roman sur Wikipedia, et puis j’ai ensuite été super sérieuse, et suis allée lire des critiques pour pouvoir essayer de vous parler de Beloved sans dire n’importe quoi.

Un roman en mémoire des victimes de l’esclavage

Comme de bien entendu, Beloved n’a pas eu son succès pour rien, et je ne pense pas du tout que ce soit un mauvais livre. Avec mes quelques recherches, je comprends surtout que c’est un roman qui a marqué son époque, de par la franchise très factuelle dont a fait preuve Toni Morrison en racontant les exactions des Blancs esclavagistes. Beloved est considéré comme l’héritier de La Case de l’Oncle Tom, lui aussi écrit par une femme (Harriet Beecher Stowe), et à l’époque considéré comme trop cru, à la limite de la fable dans sa peinture du tableau raciste — l’autrice ayant pourtant assuré avoir au contraire adouci certains passages pour ne pas risquer la censure. Pour en revenir à Toni Morrison et à Beloved, il fait partie d’une littérature afro-américaine centrée sur le souvenir et la douleur. Si ce roman est si particulier, c’est probablement parce qu’il articule de manière très serrée, l’impact de l’esclavage sur la construction d’une personne et de sa personnalité, et les liens mère-fille qui unissent Sethe, le personnage principal, et ses enfants.

Des quatre qu’elle a eus, ses deux garçons ont fui la maison, hantée par le fantôme de sa fille aînée, seule victime de la tentative de Sethe de tuer tous ses enfants pour leur éviter d’être récupérés par son maître blanc, et donc eux aussi réduits en esclavage. Il ne reste alors à Sethe que sa deuxième fille Denver, dont elle accouche pendant sa fuite vers l’Ohio, un État ayant aboli l’esclavage.

Dans ce roman, tous les personnages adultes ont vécu l’esclavage : la mère, donc, mais aussi sa belle-mère, que son fils Halle (le mari de Sethe), a rachetée à son propriétaire pour lui permettre de ne plus travailler, ainsi que Paul D, un ancien esclave au même endroit que Sethe et Halle. Tous les trois sont marqués par ce passé, d’une manière qui les hante finalement plus que l’esprit du bébé mort. Ils racontent leur histoire plusieurs fois, avec chaque fois de nouveaux détails qui viennent se rajouter aux précédents, comme une pudeur dont on se débarrasse, ou comme un besoin pressant d’enfin dire la vérité.

Il me semble qu’évidemment, ce refus de Sethe de transmettre l’esclavage à ses enfants est en quelque sorte illusoire, car si ni les garçons enfuis ni la fille encore en vie ne sont en effet esclaves, ils n’en portent pas moins en eux l’héritage. Imposé par la société, mais aussi par leur propre mère, qui vit avec ses traumas, refuse de parler de son histoire pour s’en distancier sans succès, et qui tente par tous les moyens de les protéger, jusqu’à couper sa fille de sa propre communauté, dont elle a pourtant tant besoin.

Beloved est donc aussi un roman sur les liens mère-fille, entre une Sethe profondément marquée par son passé, Denver qui a besoin d’autres figures que sa mère pour devenir une personne à part entière, et Beloved, le fantôme littéral de ce passé traumatique, qui revient concrétiser dans le monde physique le lien malsain qui l’unit à sa meurtrière et mère. Un fantôme de chair et d’os qui se nourrit de la souffrance de sa mère, de sa culpabilité, de ses traumatismes, jusqu’à lui faire perdre la tête et le corps. Son histoire s’achève lorsque les femmes noires du voisinage lui viennent en aide, rendant ainsi à Sethe la propriété de son être, le contrôle de qui elle est. Il n’est pas anodin qu’il faille  à Sethe l’aide et le soutien de la communauté à laquelle elle appartient et dont elle a été évincée, pour se défaire du poids de ce passé, et pour pouvoir continuer d’avancer, enfin libérée de ses chaînes.

En définitive, je suis déçue de ne pas avoir réussi à lire Beloved en entier : je suis sûre que c’est une lecture profondément importante, mais je n’arrive pas à me forcer à lire un livre, aussi encensé et fondamental soit-il… Mais vraiment, je crois que Toni Morrison, ce n’est pas pour moi !

Pour clore cette chronique, je partage avec vous quelques vidéos que m’a fait parvenir Natasha, et qui pourront, si vous le souhaitez, vous en apprendre plus sur Toni Morrison et sur son roman. Je n’ai pas encore eu le temps de les visionner, mais elles sont sur ma liste, car je ne doute pas qu’elles seront passionnantes ! (En anglais)

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L’avis de Lou

N’ayant pas lu le roman en entier, j’ai lancé un appel sur les réseaux sociaux afin que quiconque l’ayant fait puisse parler de son ressenti sur notre lecture du mois ici-même. C’est Lou qui a répondu à l’appel, et je l’en remercie ! Elle a, pour l’occasion, décidé de vous livrer son avis sur Beloved sous la forme d’un joli visuel, que je m’empresse donc de partager avec vous sans délai.

BELOVEDbyLou

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LeVentreDesFemmesLe ventre des femmes, de Françoise Vergès

J’ai rencontré Françoise Vergès pour la première fois lors d’une conférence qu’elle a présentée à l’occasion du séminaire mensuel de mon département à l’université. Je dois dire que, d’ordinaire, j’ai tendance à m’assoupir lors de ces discussions hautement théoriques qui suivent de peu l’heure du déjeuner et qui, hélas, ne sont pas précédées de café. Pourtant, cette fois-ci, je n’ai pas eu de mal à rester éveillée. Au contraire même, j’ai été soufflée. Soufflée devant tant de lucidité, de clarté, de force d’analyse. C’est cette même capacité d’analyse et d’éclairage que j’ai retrouvée dans Le ventre des femmes : Capitalisme, Racialisation, Féminisme, essai paru en 2017 chez Albin Michel.

Cet ouvrage, que Françoise Vergès elle-même décrit comme « un acte de réparation historique envers des femmes des Outre-mer racisées, méprisées et exploitées », part d’un événement méconnu – et volontairement tu – de l’histoire postcoloniale française : la campagne d’avortement et de stérilisation forcée des femmes réunionnaises menée par l’Etat français au nom de la « surpopulation » dans les années 1960, alors même que l’avortement était encore illégal et que toute incitation au contrôle des naissances restait taboue en métropole. L’autrice part de ce fait pour analyser le passé colonialiste et esclavagiste de la France et mettre en lumière la politique postcoloniale, raciste et patriarcale menée par l’Etat français depuis les années 1960. Au-delà, c’est toute l’histoire des oppressions de classe, de race et de genre du monde occidental à l’égard des populations anciennement esclavagisées et colonisées qui est examinée ici. Et, contrairement à ce que les nations occidentales aimeraient croire, la question coloniale et le racisme structurel qui en découlent sont loin d’être clos.

L’autrice ne manque pas, au passage, de pointer du doigt le rôle des mouvements féministes blancs, bourgeois et universalistes, dont la cécité à l’égard de la situation des femmes réunionnaises a été frappante. Un féminisme blanc qui, encore aujourd’hui, peine à développer une perspective intersectionnelle qui prenne en compte les oppressions particulières dont sont victimes les femmes racisées. Un féminisme à repolitiser et qui, selon Françoise Vergès, ne saurait exister sans être également anti-impérialiste, antiraciste et anticapitaliste.

Bref, un livre remarquable.

Ophélie

C’est ici la fin de la deuxième édition de notre Club de lecture féministe, nous espérons qu’elle vous a plu ! Restez à l’affût, Ophélie vous donne rendez-vous la semaine prochaine sur son blog pour vous présenter le thème de nos prochaines lectures !

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Rappels sur le fonctionnement du Club de Lecture Féministe des Antigones :

  • Tous les mois, nous vous proposons de choisir entre deux ouvrages sélectionnés autour d’une thématique commune.
  • Les éditions du club se retrouvent alternativement sur le blog d’Ophélie, Antigone XXI, et sur le mien (ici, donc).
  • De notre côté, une édition implique un article d’ouverture, où l’on vous présente la thématique et les ouvrages, et un article de clôture, où on partage notre ressenti/analyse sur le livre sélectionné et lu.
  • Tout le long du mois, nous échangeons sur les réseaux sociaux en utilisant le hashtag #CLFAntigones.
  • De mon côté, je publie une petite revue rapide sur Goodreads à la fin de ma lecture, et vous pouvez aussi retrouver mon ressenti en cours de lecture sur Instagram, pour notre désormais traditionnel #VendrediLecture.
  • Nous vous invitons à partager vos avis sur la lecture du mois de la manière qu’il vous sied : directement en commentaire de nos articles bilans ou dans un article sur votre propre blog que nous relayerons.
  • Vous êtes super déçu·es car votre choix n’est pas la sélection finale ? Ne vous privez pas de lire le livre qui vous botte le plus ! Vous pouvez nous envoyez votre mini-critique par mail, en cliquant ici ou , et en indiquant « Club de lecture féministe » en objet. Nous nous ferons un plaisir de la publier !

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Quel livre avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?

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11 Réponses

  1. Pingback : Un invincible été » Life Lately #93

  2. J’ai lu Beloved il y a quelques années et j’avais un peu lutté pour le terminer, quand j’ai vu qu’il avait été choisi pour le club en avril j’ai failli en parler dans les commentaires… et en même temps je n’aime pas donner mon avis sur un livre avant qu’il ne soit lu, histoire de ne pas donner d’a priori.

    Le style est assez particulier et compliqué, sur le coup je n’ai pas pris un plaisir monstre à le lire (mis à part lors de certains très beaux passages). Par contre, je me rends compte plusieurs années après ma lecture qu’il m’a finalement plus marquée que je ne l’aurai cru et un peu hantée, pas tant pour l’histoire dont j’ai peu de souvenirs mais pour cette ambiance un peu poisseuse et toutes les émotions transmises.

    Une amie qui aime beaucoup l’autrice m’a dit que ce n’est clairement pas le roman idéal pour la découvrir et que c’est son plus difficile d’accès, elle a préféré les autres livres de Morrisson !

    J’attends maintenant la prochaine sélection avec impatience :)

    1. Comme toi j’ai trouvé certains passages vraiment magnifiques, je les relisais plusieurs fois pour en saisir toute la beauté, mais comme je relisais aussi tout le reste plusieurs parce que je ne comprenais rien, j’imagine que ça a beaucoup joué sur mon extrême lenteur hahaha.
      Malheureusement c’est mon deuxième Morrison et mon deuxième état de perplexité, alors je ne sais pas si je retenterai de sitôt !

  3. Coralie

    Merci à toutes les deux pour cette deuxième édition :) j’ai egalement beaucoup peiné au point d’arrêter la lecture de Beloved. Non sans regrets mais sans qu’ils ne m’encouragent à continuer. Pour autant, j’ai la sensation rassurante que le message est passé. La douleur et la souffrance en étaient inconfortables tellement elles étaient décrites en détail ( même évasifs) ; la relation mère-fille et surtout l’indisponibilité émotionnelle de la mère qui paradoxalement a la sensation de tout mettre en œuvre pour « sauver » ses enfants m’a beaucoup parlé et renvoyée à ma propre histoire. Ce qui n’a certainement pas aidé à la lourdeur de la lecture. Malheureusement, je n’aurai pas goûté dans ce roman du moins au rôle de la communauté. Peut-être une autre fois :) en route pour la 3e édition. Je vous souhaite une belle journée.

    1. J’ai l’impression que ça a été une lecture difficile pour tout le monde, vraiment ! Mais comme toi, j’ai l’impression d’en avoir lu « assez ». C’est sûrement assez révélateur que toute la souffrance écrite me soit tellement inconfortable que je refuse de m’y soumettre, et c’est un grand privilège que de pouvoir « juste » refermer un livre et décider que ça ne me touche plus (ce qui n’est pas le cas de tous les descendant·es de l’esclavage !), mais j’estime aussi que 1) il y a trop de livres à lire sur terre pour devoir se forcer, et 2) il faut savoir se préserver !
      Merci pour ton commentaire ! :D

  4. Mathilde

    Hello, hello,
    Merci pour cette chronique et ces retours qui me conforte dans ma difficulté à le lire. Je viens de le terminer hier, et s’il m’a fallu presque 10 jours pour lire la première moitié, il m’aura fallu que quelques heures glanées hier dans les transports puis le soir chez moi pour avaler la fin, que j’ai trouvé beaucoup plus fluide et prenante à lire (quand Paul D. est parti de la maison).

    Merci à vous deux pour cette initiative du club de lecture en tout cas !

    Bonne journée,

  5. Georgia

    Une piste pour (peut-être ?) te réconcilier avec Toni Morrison : j’ai dégoté « Home » en livre audio à ma bibliothèque un peu au hasard cet hiver (je voulais un livre audio, ça parlait pas mal de Toni Morrison sur les fils Twitter de militantes afroféministes que je suis, yavait celui là dans les bacs des audiolivres…). C’était très agréable à écouter, j’ai trouvé ça accessible, malgré quelques ellipses un peu obscures pour lesquelles je me suis demandée si elles n’étaient pas plus faciles à combler quand on était une femme africaine-américaine ayant un peu connaissance de la conditions des Noir.e.s dans les EUA de l’après-guerre… Ce qui n’est pas du tout mon cas !
    Ça m’a donné envie de la lire, mais je ne l’ai pas encore fait. Ton article me fait avoir en tête de ne peut être pas enchaîner par Beloved…

    1. Merci beaucoup pour ton conseil ! Je pense redonner régulièrement sa chance à Toni Morrison, plus le temps passe plus je me dis que c’est une autrice qui demande une certaine maturité… et je note ta suggestion !

  6. Je suis rassurée de ne pas être la seule à n’avoir pas pu finir ce roman. Il est dur ! Rien ne gâte les personnages et j’ai été énormément choquée de certains passages… de plus, quand j’ai entrepris sa lecture, je n’étais pas bien psychologiquement et j’en reste traumatisée. Peut-être serai-je capable de le lire plus tard, et sinon, ce ne sera pas bien grave.

    1. Oh comme je te comprends, ce n’est pas une lecture légère et je pense qu’il faut être dans de très bonnes dispositions pour pouvoir la digérer ! J’espère que tu vas mieux, prends soin de toi <3

  7. Coucou ! Je suis la blogueuse qui arrive toujours après la bataille! :D
    J’avais déjà lu Beloved, chroniqué sur Bibliolingus (http://www.bibliolingus.fr/beloved-toni-morrison-a132350308) et j’avais pour la première fois réalisé ce déchirement quand une esclave se voit séparée de ses enfants. J’ai donc logiquement lu Le Ventre des femmes pour cette troisième édition, et ça a été particulièrement instructif ! On y apprend comme le patriarcat peut être également raciste. Voici ma chronique : http://www.bibliolingus.fr/le-ventre-des-femmes-francoise-verges-a145198294
    J’ai emprunté le Titiou Lecoq, alors il se peut que je sois à peu près dans les temps pour la prochaine édition ;)
    Merci beaucoup beaucoup pour ce club de lecture qui m’encourage sur ces sujets cruciaux !

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