11
Avr
2018
8

Lectures #15 : des tortues, une Tortue et de la religion

Cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes pas retrouvé·es pour une revue de lecture ! Ayant décidé de ne plus forcément chroniquer en détail toutes mes lectures — j’ai tellement « bingereadé » ces derniers temps qu’il me serait impossible de tenir le rythme — j’ai essayé de prendre un soin particulier à l’écriture de mes chroniques pour les trois ouvrages que j’ai sélectionnés aujourd’hui. Vous y retrouverez trois genres très différents : un livre pour jeunes adultes, un thriller glaçant et une fresque historique, il y en a pour tous les goûts !

J’ai aussi décidé d’arrêter d’attribuer ici une note à mes lectures. Si j’utilise pour moi-même et pour Goodreads un système de notation assez précis, avec barème et critères (appelez-moi control freak), je trouve que les notations sont toujours difficile à partager avec les autres. En effet, avec ce système très personnel, il m’est possible de donner une note « moyenne » ou juste « bonne » à un livre qui aura pourtant été un coup de cœur… Ça n’a pas beaucoup de sens pour la plupart des gens à qui j’en parle, donc j’imagine que pour vous nous plus. En fait, mes notes tendent à une certaine objectivité, de par les critères que j’utilise (qualité d’écriture et diversité de représentation des personnages, de l’intrigue, du style…), mais étant humaine et pas critique littéraire de profession, je m’autorise à avoir des coups de cœur pour des livres qui ne remplissent pas tous mes critères et n’ont donc pas cinq étoiles. J’ai choisi de vous parler de ces livres qui m’ont vraiment marquée, sans oublier une petite section « en vrac » à la fin pour évoquer rapidement ces livres que j’ai lus sans qu’ils me laissent ébaubie.

J’ai aussi eu envie de vous parler des lectures que j’envisage dans les semaines à venir, de partager avec vous un aperçu de ma « pile à lire » toute relative. J’espère que cela vous plaira, bonne lecture !

*

Tortues à l’infini, de John Green

J’étais impatiente de lire ce dernier ouvrage de John Green, après avoir chouiné avec Nos étoiles contraires et n’avoir pas été forcément très convaincue par Paper Towns et Une … de Katherine[ Ajouter titre]. Résultat, j’ai dévoré Tortues à l’infini, comme souvent avec la littérature jeune adulte. C’est vraiment un type de lecture que je qualifierais de « bonbon » : ça se lit tout seul, ça emporte très rapidement et on ne se voit même pas tourner les pages qu’on est déjà à la fin. Dans ce roman, l’enquête policière annoncée en quatrième de couverture est à mon sens très trompeuse : ce n’est pas le coeur de l’intrigue, bien au contraire et comme souvent avec John Green. C’était en effet un peu la même chose avec Paper Towns, où on annonçait la quête de Margo, jeune fille disparue, et où c’était en effet un élément de l’histoire mais pas vraiment son centre. Cette fois, je ne me suis pas laissée berner par le résumé, peut-être un peu plus au fait avec ce que peut faire l’auteur.

Je me suis sentie proche de Aza, la protagoniste de l’histoire, une jeune fille qui souffre de troubles obsessionnels compulsifs. Je n’y suis pas moi-même sujette, mais j’ai cette tendance aux obsessions et aux manies, que j’appelle « mes marottes » (je veille à ne pas utiliser le terme « TOC » car il fait vraiment référence à une pathologie sérieuse qu’il ne faut pas dénigrer). J’ai souffert quand Aza souffrait, et j’ai ressenti très profondément en moi ses angoisses : de ne jamais pouvoir être proche de quelqu’un à cause de qui elle était profondément, de ne jamais avoir la possibilité d’un quotidien « normal », de ne pas être en voie de guérison… tant de questionnements qui parleront à toute personne souffrant d’un trouble d’ordre psychologique, que ce soit des TOC ou pas. J’ai retrouvé la justesse du trait de John Green quand il dépeint l’adolescence, qui m’avait tant fait aimer Nos étoiles contraires. Quand je trouve que beaucoup de littérature YA est basée sur des clichés, à croire que les auteur·ices ont oublié leurs jeunes années depuis longtemps, chez John Green il y a une authenticité qui me réconforte, et me fait voir ma propre adolescence, qui n’a pas été facile du tout, d’un oeil plus bienveillant. La fin m’a laissée dans un drôle d’état, et je la comparerais à la fin de La La Land, celleux qui l’ont vu comprendront : c’est une fin logique, naturelle et réaliste, même si, évidemment, on en aurait aimé qu’elle soit différente, plus féérique… Je salue ce refus de faire de toutes les fictions — et de toutes les relations adolescentes — des réussites de type « ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps ». C’est un peu moins facile, mais cela offre d’autres émotions à découvrir en lisant. Si j’ai un petit reproche à faire à Tortues à l’infini, ce serait un style qui ne m’a pas transportée, mais je dois vous avouer que je n’ai pas encore lu d’ouvrage YA qui m’aurait donné une impression différente. J’ai l’impression que tous les romans de ce genre ont un style assez lisse — j’ai reconnu la patte de John Green, mais je ne la trouve pas révolutionnaire —, sans que je comprenne ce qui retient le genre de s’approprier des codes littéraires plus recherchés. Je retiens tout de même les passages de dialogue entre les deux Aza, celle qui raisonne et celle qui tente d’entraîner la première dans sa spirale infernale et infinie, ils m’ont vraiment mortifiée, dérangée, par leur violence et leur caractère implacable, qui m’a rappelé tant de monologues internes interminables.

En bref, je recommande Tortues à l’infini, et plutôt chaudement qu’autre chose ! C’est une belle lecture, à la fois légère et complexe, qui ne s’embarrasse pas de fioritures sans tomber dans la facilité.

*

My absolute darling, de Gabriel Tallent

C’est une amie qui m’a recommandé et prêté ce roman, paru tout récemment (début mars), et je dois avouer que si elle n’avait pas apposé son sceau d’approbation dessus, je n’aurais peut-être pas donné suite au premier chapitre.

Dans un décor californien un peu sauvage, à mille lieux du glamour qu’on imagine quand on convoque la Californie, on découvre Turtle (tiens, encore une), une jeune fille tout aussi sauvage, qui vit recluse dans une espèce de cabane avec son père, un homme malsain, tyrannique, et d’une violence raffinée. Les armes à feux sont légion chez eux, et M encourage sa fille à s’entraîner durement, autant au maniement des revolvers que physiquement, lui imposant des tractions sur une poutre qui m’ont laissé un souvenir très désagréable. Autant être honnête tout de suite : ce livre ne pourra pas plaire à tout le monde, d’ailleurs, s’il m’a époustouflée, je ne saurais dire si je l’ai aimé ou pas. Il traite d’inceste (assez crûment), et de l’emprise qu’un parent malveillant peut avoir sur son enfant, à partir du moment où tous les ponts vers l’extérieur ont été coupés. Je vous parlais du premier chapitre, il m’a tout simplement révulsée : il se termine sur une scène d’inceste, donc, narrée du point de vue de Turtle, qui à 14 ans est tellement emprisonnée dans une existence étriquée et franchement délétère depuis si longtemps qu’on peine à déceler une critique dans ce geste d’une violence inouïe. J’ai trouvé, pour ma part, que c’était même presque romantisé, glamourisé, et ça m’a un peu fichu les jetons. J’ai persévéré et j’ai bien fait, car c’est une lecture qui m’a profondément marquée. En effet, très rapidement et par hasard, Turtle rencontre des garçons de son âge, avec qui elle se lie de manière très organique. C’était tellement rafraîchissant, de rencontrer des personnages d’adolescents qui ne soient pas stupides, stéréotypés. Ces deux acolytes sont au contraire spirituels et respectueux, et chaque rencontre avec eux offre une bouffée d’air frais entre des passages terriblement anxiogènes. L’intrigue monte vite en puissance (et en violence), et je n’ai pas décroché du bouquin passé le dernier tiers : j’ai refermé le volume à 2h du matin, quasiment en sueur, complètement éberluée parce qui venait de se passer en quelques heures de lecture.

Je regrette un peu que la narration très centrée sur Turtle, avec beaucoup de ses pensées en incise des descriptions, n’ait pas permis de mieux comprendre ce personnage qui m’est resté opaque jusqu’à l’épilogue, où j’ai compris où elle était arrivée, sans avoir l’opportunité de réfléchir sur son évolution le long des pages. Mais je dois reconnaître à Gabriel Tallent, dont c’est le premier roman il me semble, un véritable talent (ah ah ah) pour faire ressentir à la fois l’oppression, comme un véritable poids sur la poitrine qui m’empêchait de respirer correctement, en présence de ce père détestable et envoûtant, et l’insouciance des étés adolescents californiens. Un peu Tom Sawyer, un peu Fifi Brindacier, Turtle connaît le paysage sauvage qui l’entoure comme sa poche, et les descriptions de flore et de faune sont parfois un peu lourdes, mais elles rendent assurément les scènes plus vivaces.

Un livre à ne pas mettre en toutes les mains, et qui ne laissera personne indifférent, que ce soit positivement ou négativement…

*

Une colonne de feu, de Ken Follett *

Les fresques historiques, ce n’est pas mon dada. L’époque médiévale non plus. Alors avec Une colonne de feu, j’étais mal partie. Cet énorme pavé de plus de 900 pages trônait sur ma pile à lire depuis l’été dernier, et je me suis décidée pendant mes vacances toutes récentes à lui donner une chance. Grand bien m’a pris, car si je n’étais probablement pas le public cible à la base et si j’ai mis un peu de temps à rentrer dans l’intrigue, j’ai ensuite été happée et j’ai englouti les deux tiers du roman en trois ou quatre jours.

Sur plus de soixante ans, Ken Follett nous propose de suivre quelques personnages de la petite ville de Kingsbridge, en Angleterre, à une époque charnière de l’histoire du pays : les luttes de pouvoir entre catholicisme et protestantisme, qui secouent toute l’Europe, font véritablement rage en Angleterre où la reine Marie Tudor ordonne l’exécution brutale des protestants en raison de leur foi. On suivra particulièrement Ned Willard, un jeune homme intelligent et perspicace rentré de Calais pour retrouver sa mère, négociante à Kingsbridge. Il courtise la belle Margery, qu’on promet pourtant en mariage au comte de Shiring, un aristocrate imbu de lui-même au père caractériel. D’autres personnages viendront rapidement former une chorale qui traversera même les frontières : on voyagera de la Grande-Bretagne jusqu’au Nouveau-Monde en passant par l’Espagne, la France et les Pays-Bas (j’apprends par la même occasion que Lille et Douai faisaient à l’époque partie des Pays-Bas !). Vous vous imaginez bien qu’il s’en passe, des choses, sur soixante ans d’existence, et cela participe à l’entrain que j’ai eu à lire ce livre : il est très dense en action, sans aller trop vite — à part un peu vers la fin, où j’ai trouvé que les gens se mariaient un peu trop vite, comme si on voulait juste clore leur arc narratif. On n’a pas le temps de s’ennuyer, car l’auteur ne s’appesantit pas sur les détails, n’hésite pas à sauter des années entières, mais sans oublier les belles descriptions, notamment des costumes. Il manquait un peu de banquets et de festins à mon goût, c’est ce que je préfère lire dans les ambiances médiévales, mais là, je chipote !

Je me souviens avoir vu la série adaptée du premier tome de la « trilogie » de Kingsbridge, Les Piliers de la Terre, souvenez-vous : c’était le rôle qui a lancé la carrière d’Eddie Redmayne, notre actuel Norbert Dragonneau/Newt Scamander ;) J’avais beaucoup aimé, sans en garder de souvenir bien précis. En tout cas, rassurez-vous : si vous n’avez pas envie de vous manger deux mille pages avant de lire Une colonne de feu, c’est tout à fait possible. De ce que j’ai compris, l’univers reste le même, mais les personnages sont différents — on suit une lignée généalogique — et ne pas avoir lu ni Les Piliers de la Terre ni Deuxième tome ne m’a en rien empêché de comprendre celui-ci.

Je réservais à l’origine cette lecture pour les longues soirées d’hiver, mais c’est finalement un roman hors-saison et réconfortant, qui se laissera déguster avec plaisir, sans qu’il soit nécessaire d’avoir deux heures devant soi pour s’y plonger.

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En vrac, d’autres lectures :

  • Avec le #clublectureMS, j’ai lu A comme Aujourd’hui (Every day en VO) de D. Levithan. Pas un coup de cœur, une lecture YA qui se lit très rapidement, ne laisse pas un souvenir impérissable mais permet de passer un chouette moment. Je serais par contre très curieuse de voir comment il va être adapté au cinéma…
  • Avec le Club de lecture féministe des Antigones, j’ai lu Le féminisme en 7 slogans et citations, de A-C. Husson et T. Mathieu, et je vous en parle sur le blog d’Ophélie. J’ai également lu We Should All Be Feminists, de C. Ngozi Adichie, et je n’ai pas été transcendée. Mais là encore, Ophélie en parle mieux que moi : je rejoins sa critique à 100% !
  • J’ai lu La septième vague, de D. Glattauer, la suite Quand souffle le vent du nord dont je vous ai parlé ici. C’était une belle conclusion à une belle histoire d’amour, je l’ai dévoré avec la même avidité, sans toutefois retrouver l’enthousiasme qui avait porté ma lecture du premier tome.
  • Dans le cadre de mes lectures des éditions Zulma, j’ai aussi lu Evangelia, de D. Toscana, et si j’ai trouvé ce roman rafraîchissant car je n’avais jamais rien lu de tel, je n’ai pas été transportée et j’ai eu l’impression que le propos, finalement, manquait de profondeur.

En avril dans ma pile à lire :

  • Beloved, de T. Morrison, pour le Club de lecture féministe des Antigones, évidemment !
  • On m’a prêté trois BD de Liv Stromquist, qui traitent respectivement de sexisme, des relations de couple hétérosexuel et du capitalisme. J’ai un peu de mal avec les graphismes, à voir si j’arrive à surmonter cet a priori.
  • Je vais commander Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban dans sa belle édition Gallimard 2015, et il fera évidemment l’objet d’une relecture : c’est mon tome préféré ! Quel est le vôtre ?

Merci de m’avoir lue jusque là, et hop petite médaille de circonstances ! Avez-vous lu un des livres présentés dans cet article ? Qu’en avez-vous pensé ? Que lisez-vous ou qu’avez-vous envie de lire en ce moment ? On en parle dans les commentaires ?

Je vous dis à tout bientôt, et prenez soin de vous !


* Livre offert par les éditions Robert Laffont.

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5 Réponses

  1. Aelle

    Bonjour Pauline,

    Merci pour cette revue littéraire. Au vu du titre j’étais persuadée qu’il serait question des Petits dieux de Terry Pratchett, qui parle justement de tortues, d’une tortue et de religion. Mais non :D

    Je crois que tu as oublié d’insérer un titre dans la revue du premier livre.

    Je vote pour l’entrée du verbe « bingereader » dans le dictionnaire!

    Belle fin de journée

  2. Co

    Merci Pauline. Moi aussi je reste souvent retranché dans le même genre littéraire et c’est motivant de voir que malgré nos a priori on peut se faire largement plaisir dans d’autres styles!
    Ce mois-ci, j’ai lu « Ici ça va » de T.Vineau, une vraie bouffée d’air frais (dévoré en qq heures) et j’ai commencé Beloved! Je n’ai pas encore réfléchi à la suite.

    Bonne journée

  3. Je lis toujours avec beaucoup de plaisir tes revues de lecture, tes avis sont détaillés et me permettent souvent de découvrir de nouveaux titres!
    Je n’ai lu aucun des 3 livres que tu as commenté plus longuement, mais ce que tu en dis me donne envie de les lire! Peut-être que je me laisserais tenter prochainement (enfin, pas avant d’avoir lu ce que contient ma propre PAL…)
    Mais j’ai lu Quand souffle le vent du nord et sa suite, que j’ai beaucoup aimé! Effectivement, le premier tome est plus entrainant, mais j’ai apprécié la clôture que propose le tome 2, je la trouve nécessaire et bien amenée.
    Je n’ai pas beaucoup aimé A comme aujourd’hui, si les thèmes qu’ils abordent sont importants et bien traités, le livre ne m’a pas fait grande impression (j’ai un peu de mal avec le style de l’auteur)
    Je vais aller lire avec intérêt les revues de lecture de votre club de lecture (bravo au passage, je trouve l’idée formidable, et si je n’ai pas le temps actuellement de m’y engager, je suis de près cette actualité!)
    Et le tome 3 d’HP est également mon préféré!
    (Désolé pour ce long commentaire, je m’emballe toujours un peu quand je parle de livre (oups))

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