7
Fév
2018
17

Le luxe du temps long, épisode 2

Il y a presque trois ans, déjà je m’interrogeais sur le néant, sur ne rien faire, j’avais écrit sur un tableau, découpé dans des magazines de lifestyle, que j’aimerais « Retrouver le luxe du temps long », je n’imaginais pas combien cette phrase me poursuivrait, me hanterait presque. Elle s’ajoute à ma collection de petits mantras, à côté de Camus, de Chbosky et de Duras, cette formulation d’une journaliste que je ne connais pas, je la rejoue en boucle et la fais tourner sous ma langue. Elle revient m’ébouriffer chaque fois que je menace de l’oublier. Chaque fois que j’ai les orteils dans le vide, au bord d’un précipice au fond duquel un marécage boueux de culpabilité et d’amertume menacerait de m’avaler toute entière.

Retrouver. Le luxe. Du temps. Long.

Repartir à la quête, inlassablement, d’une chance que j’ai et qu’il faut que je continue à me créer, d’étirer les heures à l’infini pour les meubler de tous les draps en coton, de toutes les mèches de bougies crépitantes, de toutes les pages tournées dans un nuage de papier. Parfois, je me prends à penser à l’avenir, un avenir peut-être plus confortable mais qui me tiendra loin de chez moi la majorité du temps, si loin du temps et de sa matière élastique. L’avenir qui aura un autre goût, probablement aussi doux — je me le souhaite, je nous le souhaite — mais un autre goût que celui du thé à la température parfaite, une autre lumière que le bleu très pâle des journées grises posées à ne rien faire. (Je voulais écrire « passées à ne rien faire » mais une faute de frappe et un autocorrecteur zélé ont fait un meilleur travail.) Parfois, donc, je pense à ce « bientôt » ou à ce « plus tard » et alors me prend l’envie de retourner me pelotonner sous ma couette, entourée des miens ou de rien, pendant toute la durée d’une de ces journées libres.

Impressionnant, ce terme. Avoir du temps libre, « j’ai une journée de libre », je suis totalement et entièrement libre pendant ce temps, qui lui aussi est libre parce qu’il est vide. À l’heure où plus que jamais, alors que ça n’a jamais eu moins de sens, on tente de nous rabâcher à la façon d’un 1984 à la sauce capitaliste qu’on a toute la liberté, que dis-je, tout le loisir du monde d’accumuler objets et expériences, il m’apparaît pourtant que la liberté, ma liberté tout du moins, elle réside dans le temps vide, dans l’absence de rendez-vous en vert et rouge et jaune sur l’agenda, dans le rien des dimanches matins à l’odeur de café, de brioche et d’orange. Pas de tumulte, pas de chaos, pas de tourbillon qui file le vertige. La stabilité, la sérénité, de savoir que rien ni personne ne nous attend. Qu’on est tout petit, finalement, dans un monde toujours en mouvement, qui n’a pas besoin de nous pour avancer. Et qu’en retour, on n’a pas forcément besoin du monde, de son rythme ou de son accord, pour avancer non plus. C’est bien, d’être insignifiant.

Dans ce luxe incroyable, il y a autant de vies à vivre qu’on peut l’imaginer. Si parfois je vois mon temps s’allonger sur une plage au soleil, ou au bord d’une piscine où on pourrait plonger parfois dans un silence effarant pour en ressortir une fois le corps refroidi, le plus souvent mon temps se pelotonne sous mon propre toit. Et j’ai souvent eu envie de parler, ici ou ailleurs, de ce chez-moi tout relatif, de ses défauts, de ses qualités, de ce qui le rend tellement mien. Je n’ai pas réussi parce qu’il est tellement à moi, ce chez-moi, je n’arrive pas à trouver les mots justes et transparents pour en parler sans trop me dévoiler.

C’est que c’est intime, chez moi, c’est là que roulent toutes mes larmes et s’échappent tous mes cris de joie, c’est là que j’ai vécu tous les moments les plus intenses de ma courte vie, dans ce petit appartement niché au fond d’un couloir, au creux de mon moi le plus secret. Je n’ai pas vécu dans beaucoup d’autres endroits, il m’est difficile d’établir des comparaisons qui auraient du sens, et pourtant c’est ici seulement, que partout où se posent mes yeux, je suis bien chez moi. Il m’arrive terriblement régulièrement de m’arrêter en plein geste, de laisser s’égrener les secondes tandis que j’embrasse du regard ce chez moi qui vient s’imprimer tout entier contre moi, sans presque avoir besoin de tourner la tête, et je ne peux pas m’empêcher de sourire. Je voudrais immortaliser cet endroit qu’un jour on quittera — pour plus spacieux, plus lumineux, plus adapté à une vie qu’on voudrait voir s’agrandir un peu — et que je quitterai avec énormément de regret.

Entre ces quatre murs (ou presque) j’ai passé tant d’heures à refuser d’être productive, à céder à la paresse, à la rêverie. J’ai fini par accepter, presque à revendiquer, mon statut de fainéante, qui s’ajoute à celui de casanière et de mamie en puissance. Je sais que ce sont ces longues heures à regarder les nuages courir dans le ciel, mon thé refroidir ou plus récemment, mon chat s’étirer, qui m’ont permis ces dernières années d’être aussi connectée à ce que je suis. À mes émotions souvent très violentes, qu’elles soient « positives » ou « négatives » (j’ai dans le même temps appris à les considérer sous un autre prisme que ce jugement de valeur), à mon corps pour ne plus le voir comme un élément capricieux indépendant de mon esprit, à ma créativité aussi. Tous ces mots qui se bousculent dans ma tête et sous mes doigts, ils ont germé dans le silence, poussé dans l’immobilité, ils s’épanouissent quand le temps est luxueusement, indécemment, incroyablement long.

Cet après-midi, j’ai pris le métro pour rentrer chez moi, je savais qu’une petite heure à peine me séparait de ce moment si particulier où j’allais pouvoir m’allonger et écrire, après avoir englouti un bol de riz blanc au piment, une tasse de thé à la vanille contre ma cuisse. J’ai préparé ce moment avec tant de joie, que le petit rayon de soleil qui m’a cueillie à la sortie du métro a rendu la ville infiniment plus belle. Éblouie par le soleil pour la première fois depuis ce qui m’a semblé être une éternité, je me suis prélassée, mes pas se sont allongés, j’ai pris environ tout mon temps — quel luxe que celui de n’être pas pressée — pour flâner, le nez en l’air, apercevoir le ciel bleu, me laisser baigner dans l’atmosphère à la fois piquante et tiède d’un après-midi d’hiver. En rentrant, mon chat est venue se frotter contre moi, j’ai mis la bouilloire en route et depuis, le temps n’a plus  eu la moindre importance.

Je vous souhaite de beaux moments d’éternité.

PS : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. » — A. Camus
« Écrire, c’est hurler sans bruit. » — M. Duras
« We accept the love we think we deserve. » et « I swear, in that moment, we were infinite. » — S. Chbosky



26 Réponses

  1. Laetitia

    Ohlala, ce que je t’envie!! Je commence tout juste à m’habituer à ne plus avoir ce temps long, et c’est encore compliqué… Je commence à réussir à alterner entre les longues journées au boulot, les tâches ménagères et autres obligations, et mon temps à moi, rien qu’à moi. Cet équilibre est encore très difficile à trouver, mais ayant la chance d’avoir un métier qui me plait, je sais que j’y arriverai. Profite de ces temps longs, du luxe de ne rien faire et de ces moments de calme dans ton chez toi. Ils sont précieux :) à bientôt!!

    1. Oh oui j’en profite, et j’aimerais vraiment que les choses changent, que cela devienne une possibilité pour tout le monde, de pouvoir être tranquille un peu plus souvent.

  2. Ah lala que tes mots font du bien… J’ai un rapport conflictuel avec la gestion du temps. J’aime prendre le temps, le temps long comme tu le dis si bien, mais j’ai une angoisse profonde du temps qui file, alors je multiplie les taches à cocher. Mais savoir ne rien faire, c’est si important. On ne fait jamais totalement rien quand on ne fait rien… Tout à l’heure je marchais dans la neige sans rien d’autre en tête que la neige elle-même dans les rues parisiennes ralenties, et je pensais justement à cette importance de laisser le temps s’égréner sans chercher à prouver quoi que ce soit

  3. Bounza

    C’est drôle je lis ton article en étant arrivée une demi heure trop tôt en cours pour cause de mauvaise lecture de l’emploi du temps et j’ai le luxe d’avoir l’amphi pour moi seule, le temps de lire les articles de mes blogs préférés, le temps de ne rien faire … Merci pour ces beaux mots !

  4. Clairon

    Merci pour ton article. Tu fais partie des personnes qui m’ont appris à accepter ce temps long, même si parfois on s’y ennuie, c’est aussi ca qui est bon. Pas d’obligations.

    Mais comment le retrouver, ou lui faire une place dans une vie bien remplie de parisienne active et sociale ? Je cherche encore, sauf quand je suis comme aujourd’hui, en vacances entre 2 boulots.

    1. Ah oui tu vois, en un peu plus d’une semaine j’ai un peu perdu ce temps (c’est ça, de ne plus être malade), je multiplie les sorties, les visites et les obligations, alors je pense qu’il faut savoir se ménager des périodes, des moments… et c’est tout un art !

  5. Emilie

    C’est ce avec quoi j’ai choisi de renouer en prenant mon congé de maternité une semaine plus tôt que la date obligatoire: du temps pour moi, me retrouver un peu avant que tout soi chambouler. Quitter la vitesse, la performance, la succession de tâches pour un temps. C’est dur, surtout quand ton travail est une thèse, de mettre tout sur pause. Mais ça fait du bien :-) Je rejoins l’avis d’Irène dans les commentaires: nous sommes à une époque où c’est difficile d’une part de refuser de remplir son agenda au maximum, tant c’est socialement valorisé de « faire » beaucoup, et d’autre part, avec les différents canaux sociaux, difficile de ne pas avoir envie de tester une multitude de projets qui ont l’air de rendre les autres tellement heureux.
    Tu nous raconteras Mona Chollet et son chez elle? D’elle j’ai lu « Beauté fatale », que j’ai vraiment apprécié et celui que tu lis en ce moment me fait de l’oeil depuis un certain temps aussi.
    C’était une belle lecture en tout cas, profite bien de ces heures longues !

    1. Oh félicitations Emilie ! :D
      J’ai prévu un article complet sur le Chez soi de Mona Chollet, pour pouvoir parler beaucoup du mien, de chez-moi, tant cette lecture m’a inspirée. Si tu as aimé Beauté fatale, tu ne peux que aimer Chez soi !

  6. Que tu en parles magnifiquement! Internet a tendance à me le voler ce temps long, à me happer tut entière et me reccrachée fourbue. Mais quand je lui tiends tete, ne serait-ce que quelques heures, je m’échappe dans mon monde intérieur si riche. J’ai tellement bougé que mon chez moi est là ou j’arrive: quelques bibelots posés, une peluche et deux poster, et me voila chez moi à nouveau, dans ce cocon qui me régénère et me fait sourir.

  7. Lénaïc

    Bonjour Pauline,
    Tes mots m’ont fait penser au livre que je viens de terminer, Les insurrections singulières de Jeanne Benameur. Si tu ne connais pas, je te le recommande chaudement. Difficile à résumer (d’ailleurs, le résumé de l’éditeur ne lui fait pas justice je trouve). Juste, l’écriture est magnifique, il m’a suffit de lire la première page pour ne plus avoir envie de le lâcher.
    Je te souhaite un beau dimanche avec rien de programmé !

  8. Pingback : Un invincible été » Life Lately #86 : lunettes, mac’n’cheese et maquillage

  9. L'ocean de la vie

    Merci pour ces jolis mots, qui me font d’autant plus apprécier ce « temps long » dont j’ai le luxe d’avoir à presque l’infini. Un peu nostalgique aussi de lire ce bonheur du chez soi quand, après avoir déménager de mon chez moi, je n’arrive plus à me sentir chez moi dans ce nouveau lieu, malgré mes efforts. J’espère très fort retrouver cette douce sensation.
    En te souhaitant une très belle journée Pauline (:

    1. Oh je te souhaite de créer tes marques… J’ai vécu pendant un an dans un appartement que je n’ai jamais réussi à m’approprier. C’est difficile… A bientôt !

  10. Céline P.

    Bonjour Pauline, je lis ton blog depuis qq mois, et je crois que je ne suis jamais intervenue. ce n’est pas pour ce « temps long » que je laisse à ce.tte journaliste. Ce que je trouve vraiment culottée (et c’est un compliment de ma part), c’est le « droit à l’insignifiance ». Aujourd’hui, on voudrait être plus gros que le grain de sable voisin. Et le mot même m’écorche les oreilles comme une insulte : « non, bien sur que non, je ne suis pas insignifiante ! ». Merci mon égo. Et je sais que je n’aspire qu’à cela. Merci d’avoir su redonner au temps son temps. A très bientôt. Céline.

  11. Bonjour Pauline,
    En ce joli dimanche j’espère que tu t’adonnes au luxe de ce temps long que tu décris si bien. Je te rejoins complètement, pour moi aussi, le vrai luxe, c’est ça… je travaille à temps plein depuis 5 ans maintenant et je n’ai toujours pas fait le deuil (je crois que je n’ai pas l’intention de le faire, en fait) de ce luxe-là que je n’ai plus aussi souvent que je le voudrais. Et la question du chez soi…qu’est-ce qui fait que l’on arrive à se sentir vraiment bien chez soi, vraiment chez soi ? J’ai beaucoup déménagé, et peu d’endroits m’ont fait sentir ainsi. A l’évidence, posséder les clés d’un appartement ne suffit pas… vaste sujet :)
    A très bientôt,
    Laurie

    1. Bonjour Laurie, c’est une question que je me pose aussi beaucoup : comment se sentir chez soi ? J’ai envie d’y réfléchir sur le blog bientôt, avec un retour sur Chez soi de Mona Chollet.
      A bientôt !

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