2
Nov
2017
5

Lectures #13 : en temps de guerre

Il y a des fois, comme ça, on lit des livres sur des sujets similaires, sans même s’en rendre compte. Comme j’ai une manière absolument aléatoire de choisir les livres que j’achète et/ou que je lis, cette synchronicité ne m’arrive pas souvent, il faut le dire, surtout dans le domaine de la fiction. Il se trouve qu’aujourd’hui, comme pour le dernier article lectures qui était un peu particulier, c’est une sélection thématique que je viens vous présenter ! Elle est parfaitement involontaire, celle-ci, mais je trouve ça presque poétique, ces livres qui se ressemblent tout en étant si fondamentalement différents. Je les ai tous aimés à leur manière, et je suis très heureuse de vous les présenter. Et comme il y a une histoire aléatoire derrière chacun d’entre eux, je vais commencer par vous raconter comment ils ont atterri dans ma pile à lire (ce n’est pas très intéressant mais je fais ce que je veux), avant de vous les chroniquer à ma manière habituelle.

Le premier des trois est Abraham et fils, de Martin Winckler. Cet auteur que j’aime beaucoup, a sorti tout récemment la suite de ce roman (ça s’appelle Histoires de Franz), et surtout il était programmé en dédicace à Lille fin octobre. Je savais qu’il allait parler majoritairement de ce dernier roman, que je ne pouvais pas m’offrir, et je savais aussi que j’allais y faire dédicacer Le Chœur des Femmes, un roman sublime s’il en est. Mais je n’avais pas envie d’être totalement ignare et surtout la plume de Martin Winckler me manquait, alors j’ai craqué pour Abraham et fils, en regardant à peine sa 4e de couverture.

Le second est Rêves oubliés, de Léonor de Récondo. Je vous ai déjà parlé récemment de cette autrice, que je suis allée rencontrer en dédicace également en début de mois. Je suis submergée d’émotion par sa plume incroyable. Rêves oubliés est le de Récondo préféré de mon amie Blanche, et je lui en ai donc offert une édition dédicacée. Avant de renvoyer le petit livre par la poste, je l’ai dévoré en deux ou trois jours dans le métro.

Enfin, Le chagrin des vivants de Anna Hope a une histoire (en tant qu’objet-livre, pas en tant que roman) un peu similaire au Martin Winckler, mais pas tellement. L’autrice a sorti un nouveau livre aussi et il fait partie des coups de cœurs de mes libraires. Je me dis donc que son style doit être plaisant, je me mets en quête d’un roman plus ancien au format poche (pauvre mais avide de lectures que je suis toujours), et là ! Surprise ! Je tombe sur Le chagrin des vivants. Pour l’anecdote, en 2015 mon projet de NaNoWriMo s’appelait La solitude des vivants. (je ne l’ai jamais fini et c’était une histoire de zombies…) Forcément, je me suis fait offrir le petit livre par mon chéri, choix validé par ma libraire, la boucle était bouclée.

Et je n’ai regretté aucun de ces jolis hasards ! Et vous, lesquels de vos livres ont des histoires aléatoires ? Allez, en avant pour les revues.

*

Abraham et fils, de Martin Winckler

Au printemps 1963, le docteur Abraham Farkas arrive dans une toute petite ville française avec son garçon. Abraham est un bon docteur et un homme bon, un père formidable. Il n’a d’yeux que pour son fils, Franz, petit bonhomme sensible, lecteur avide et grand curieux. Un an avant leur arrivée, un accident a bouleversé leur vie, et a rendu Franz amnésique – un accident dont Abraham ne parle jamais. Par deux récits entrecoupés, les souvenirs de Franz et la narration omnisciente d’un personnage mystérieux, le père et le fils vont s’installer dans leur nouvelle vie et grandir tous les deux. Fait de rencontres, de découvertes et d’explorations, ce roman raconte la France des années 60, la relation incroyable entre un père et son fils, et les différentes manières qu’il y a de survivre à une tragédie.

Je crois qu’il ne m’a pas fallu avoir avancé de vingt pages dans ma lecture pour avoir les larmes aux yeux. Je suis une grande sensible, mais tout de même : c’est du jamais vu chez moi. J’ai été tout simplement bouleversée par les descriptions malicieuses et tendres du narrateur mystérieux ainsi que par les souvenirs de Franz racontés d’une voix à la fois perspicace et candide. J’ai aussi été transportée, directement dans cette France villageoise de l’après-guerre : un charme désuet et un peu poussiéreux, mais aussi de sombres secrets qui pèsent sur beaucoup de cœurs. L’accident de Franz remue aussi des souvenirs douloureux liés à la guerre d’Algérie. La ribambelle de personnages qui gravitent autour d’Abraham et de son fils sont hauts en couleur et en beauté, de la jolie Claire au vieil Allemand. Il y a beaucoup d’enfants aussi, qui peuplent la vie de Franz et tous sont d’une vérité criante, dans leurs petits soucis, leurs mesquineries et leurs solidarités. Malgré une petite longueur à la fin, quand le récit a pris une tournure à laquelle je ne m’attendais pas et que de nouveaux narrateurs sont venus un peu perturber la fluidité de ma lecture, j’ai été happée par ce roman que j’ai dévoré sans m’en rendre compte. J’y repense depuis régulièrement, et j’ai vraiment hâte de lire Histoires de Franz. A l’heure où je vous écris, j’ai rencontré Martin Winckler et c’était génial, je vous en avais parlé ici.

Abraham et fils est un roman feel-good, de la bonne engeance : il m’a fait rire et pleurer, il m’a fait beaucoup réfléchir, je l’ai refermé avec un grand sourire, un sentiment de complétion intense. Une belle expérience de lecture, pleine de poésie et de douceur, qui m’a laissée apaisée avec le monde.

Rêves oubliés, de Léonor de Récondo

Une famille basque espagnole se voit forcée à l’exil pour échapper à la répression franquiste. C’est l’histoire de ce père, Aïta, doux et fort et silencieux, de sa femme Ama, qui écrit la nuit pour se libérer de ses pensées, et de leurs trois garçons, à la vie bousculée. Loin du confort de leur précédente existence, ils apprennent à faire avec : avec la pauvreté, avec la guerre, mais toujours ensemble. Toujours ensemble.

Écrit avant Amours, premier roman de Léonor de Récondo que j’ai lu, Rêves oubliés a cette même empreinte si particulière, si propre à la plume fabuleuse de l’autrice. Si globalement, j’ai préféré Amours et l’ai trouvé encore plus beau, encore plus abouti, je pense que cela est dû en partie aux thèmes abordés. La guerre, en effet, présente comme un fil ténu tout au long de ce petit roman, me prend moins aux tripes que l’histoire qui était racontée dans Amours. Mais j’arrête ici ma comparaison, car c’est bien un superbe roman que Rêves oubliés. J’ai particulièrement adoré le personnage de Ama, une femme aux multiples facettes : épouse, mère, écrivaine cachée… Ce que j’aime avec les femmes chez Léonor de Récondo, c’est leur complexité. Si d’un premier abord on peut penser qu’Ama est une femme au foyer sans autre profondeur – ce qui peut correspondre à une réalité dans les milieux aisés de l’époque quand les personnages ne sont pas bien creusés –, on apprend bien vite à la connaître et à apprécier ses dilemmes, ses doutes et ses rages aussi. Elle a une histoire à l’intérieur de l’histoire de sa famille, qui m’a terriblement émue. Les trois petits garçons sont eux aussi des personnages bien vivants, en trois dimensions, avec chacun leur personnalité, leur manière de réagir aux événements. Quant à Aïta, c’est un homme doux et aimant, dont les sacrifices sont poignants. La relation qu’il entretient avec Ama est d’une beauté incroyable.

J’ai aimé Rêves oubliés pour sa saveur douce-amère, l’impression de déguster une friandise qui contiendrait la galaxie toute entière. Je ne peux que vous le conseiller, d’autant qu’il est très court. Les romans très courts, en général, je les lis avec une lenteur délibérée, pour faire durer le plaisir.

Le chagrin des vivants, de Anna Hope

La Grand Guerre est terminée et en Angleterre, les citoyens et citoyennes attendent l’arrivée du Soldat Inconnu. A Londres, on suit le destin de trois femmes qui, tant bien que mal, se débattent avec les ombres des hommes, tant les morts que ceux qui leur ont survécu. Il y a Ada, une mère dont le fils a disparu en France et qui navigue maintenant entre son fantôme et la silhouette bien vivante de son mari Frank. Il y a Evelyn, noyée de malheur depuis que son amour et fiancé n’est jamais revenu du front – et confrontée à son frère, qui est bien revenu, lui, mais à quel prix ? Et il y a Hettie, toute jeune femme qui n’a qu’une envie : vivre. Elle danse contre quelques shillings tous les après-midis au Palais, où les hommes viennent chercher sa compagnie et où elle espère secrètement qu’un d’entre eux l’arrachera à sa petite vie grise et à sa mère si stricte.

En lisant ce livre, je me suis dit que j’aurais mieux apprécié une narration au passé simple. Ça n’a pas grand chose à voir avec le schmilblik, à part que depuis quelques mois, le passé simple me manque. Beaucoup de livres se narrent désormais au présent, ou au passé composé, alors certes on est dans l’immédiateté, certes c’est comme si ces histoires qui se sont déroulées il y a longtemps se déroulaient tout à côté de nous, mais… je ne sais pas. Alors chose curieuse, aucun des livres présentés ici n’est raconté au passé simple (mais les deux précédents ont des narrations à la première personne). Peut-être que c’est ce « troisième dans la foulée » qui m’a autant frappée. Il n’empêche que contrairement aux deux autres, je n’ai pas été à ce point emballée par le style pour en oublier mon amour du passé simple.

Je ne dis pas que je n’ai pas aimé Le chagrin des vivants. J’ai passé un bon moment en sa compagnie, bien que parfois j’aie pu trouver le temps un peu longuet. En fait, je crois que j’ai été un peu déçue. Sur le papier, je m’attendais à trois histoires de femmes, au final j’ai rencontré trois histoires de femmes qui vivent dans l’ombre d’hommes. C’est normal, c’est le thème, mais ça m’a un peu… froissée. (parfois, mon féminisme ressort à des moments inopportuns, probablement que ça ne gênera pas plein d’autres gens.) J’ai beaucoup aimé la personnalité complexe et les questionnements intimes de Evelyn, et l’histoire de Ada est également poignante, bien que son dénouement m’ait un peu moins emballée. Quant à l’arc narratif qui entoure Hettie, je l’ai trouvé un peu trop tortueux, un peu trop triste, et au final pas vraiment bien bouclé, comme si la fin, extrêmement ouverte, avait oublié de raconter toute son histoire. Parfois les fins ouvertes ouvrent l’imagination, ici je suis restée sur ma faimn.

Au final, je n’ai pas détesté ce bouquin, mais il ne m’a pas pleinement satisfaite. Il n’empêche que j’ai été assez intriguée par son autrice pour avoir envie de lire son deuxième roman, paru tout récemment ! Comme quoi…

*

C’est tout pour aujourd’hui ! J’ai déjà pris du retard sur mes revues de lecture, Goodreads m’indique que j’ai déjà lu 4 livres depuis ces trois-là, alors on se retrouve vite pour un nouvel article du même type – ou pas, ça dépend de mon inspiration sur le sujet, je trouve particulièrement difficile de parler de mes lectures une fois que je les ai finies… j’ai tendance à oublier tout ce qui se passe si je ne débriefe pas rapidement, donc je m’astreins à faire des mini-reviews dans mon journal et sur Goodreads, mais c’est particulièrement compliqué. En plus, j’aime bien maintenant faire des reviews un peu thématiques, et ce n’est pas forcément possible. Bref. Ma vie est remarquablement complexe, vous ne trouvez pas ?

En tout cas, vous pouvez désormais me retrouver les vendredis sur Instagram, en story, pour un petit #VendrediLecture rapidos, où je vous parle de ce que je lis « là tout de suite maintenant », ce qui est vraiment intéressant et différent d’une chronique une fois le bouquin terminé ! Les sensations en cours de lecture sont fascinantes, j’aime beaucoup en parler, malgré ma crainte d’être ridicule en vidéo. (on ne voit pas ma tête, on n’entend juste ma voix et c’est largement suffisant ahah)

Qu’avez-vous lu récemment ? Que me recommandez-vous particulièrement ? Ou au contraire, qu’est-ce qui vous a un peu déçu·e ?

A tout bientôt, prenez soin de vous !

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4 Réponses

  1. Tes lectures font très envie !
    En pensant au thème de la guerre, j’ai adoré « Quelle histoire : un récit de filiation (1914-2014) » de Stéphane Audoin-Rouzeau. Ce n’est pas un roman : l’auteur, historien de la Grande Guerre, se penche sur les conséquences de cet événement sur sa propre famille (plutôt du côté des hommes, même si un texte « du côté des femmes » a été rajouté dans la dernière édition). Histoires de générations très différentes, j’ai trouvé cette approche passionnante.

  2. Bonjour Pauline,

    Merci pour cette revue. Je kiffe Martin Winckler, et j’ai lu « Abraham et fils » et la suite, qui est très bien aussi.

    J’avais noté dans ma liste de livres à lire « Le chagrin des vivants », mais, en lisant ta critique, je ne suis plus aussi emballée… Je verrai.

    Récemment, j’ai découvert l’autrice Roopa Farooki et ses livres sont très cools. Ils se ressemblent un peu tous (ce sont des histoires de famille, entre l’Inde-le Pakistan-le Bangladesh et l’Angleterre-les Etats-Unis) mais ils sont tous vraiment bien. Je suis rentrée facilement dans chacun des romans, je me suis attachée aux personnages, j’avais vraiment envie de savoir ce qui allait leur arriver. Puis il y a un côté un peu « original » car il y a la question de l’immigration qui est sous-jacente (c’est rarement le thème du livre mais c’est toujours là). Bref, je te conseille cette autrice !

    Bon week-end (un peu en avance) !

  3. Je ne savais pas du tout que tu faisais des vendredi lectures sur Insta ! C’est une bonne nouvelle à suivre :)
    Merci pour tes idées inspirantes. Moi j’essaye de me remettre doucement à la lecture de romans, j’avais un peu lâché l’affaire depuis cet été, à grand regret. J’ai l’impression d’avoir du mal à trouver le temps de lire, surtout que je me force à lire en anglais depuis quelques temps, donc je vais plus lentement. Je finis toujours Light a penny candle qui est dans mon sac depuis le retour de l’été. Mais je passe mon temps à lire des essais qui sont tous plus intéressants les uns que les autres. Entre roman imaginaire ou traité théorique, mon coeur balance et le choix est souvent difficile, surtout quand le « temps de lecture disponible » est restreint.

    Sinon, en belle découverte à te conseiller si tu n’as pas lu Americanah, fonce. Ca a été ma grosse révélation de l’année dernière, un bouquin féministe qui fait voyager, qui parle de la culture nigérienne et de la question raciale, un bon pavé sur la vie vrai et cru sans chichi et décomplexé. Je l’avais détaillé dans mon top des lectures de ma dernière book review :)

    Bonne lecture à toi !

  4. Mathilde

    Bonjour Pauline,

    Quand je lis des articles comme les tiens (parlant de livres qu’on ne peut pas s’offrir etc.), je ne peux m’empêcher d’avoir envie de laisser un commentaire chantant les louanges des bibliothèques (je suis bibliothécaire). Peut-être est-ce que tu vas déjà dans ta bibliothèque de quartier, peut-être que tu as déjà essayé et que tu n’as pas aimé et je ne sais pas comment est le réseau des bibliothèques municipales dans ton coin, mais les bibliothèques de lecture publique sauvent mon budget de (très) grosse lectrice depuis l’enfance. Je peux lire tout un tas de choses, faire des expériences parfois hasardeuses et puis, si un livre me plaît vraiment beaucoup, je l’achète en général (en attendant l’édition de poche). Ce qui règle aussi, au moins en partie, le problème de l’encombrement des étagères !
    Merci pour tes chroniques, à bientôt !

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