18
Oct
2017
22

Qui veut prendre ma douleur ?

🎧 Ta douleur – Camille

Elle est là, au fond de mon ventre, quelque part dans mes reins ou alors dans un coin de ma tête, tapie comme une bête sauvage. Les bons jours elle hiberne, je sens sa masse endormie, je me meus avec précaution pour ne pas l’exciter, mais même les bons jours je ne parviens pas à l’oublier. Quand se réveillera-t-elle ? La question ne quitte jamais mon esprit. Et quand elle se réveillera, pourrais-je lui tenir tête ?

Et puis elle se réveille. Elle me dévore l’œil ou bien avale tout de mes organes internes. Parfois elle mâche lentement et c’est presque pire, c’est comme si un trou noir aspirait ce qu’il y a à l’intérieur de moi. Parfois elle est vorace et j’ai le souffle coupé de sa violence, qui me brise en deux l’espace de son coup de dents. Le temps de reprendre ma respiration, d’accuser le choc, de me retourner, elle m’assaille à nouveau et m’écartèle.

Elle me terrasse, souvent.
Elle m’embarrasse, aussi.

Il n’y a pas de place dans ce monde pour les petits et grands maux qui retournent les ventres des femmes. Il n’y a pas d’espace pour dire combien cette douleur est intense, gênante, combien elle peut mettre en colère aussi et tout bousculer. Ce qu’on pouvait faire n’est plus envisageable. Ce qu’on pouvait endurer devient insupportable. Ce qu’on pouvait taire nous donne soudainement envie d’être noyé dans le bruit. Il faudrait pleurer, gémir et hurler même pourquoi pas, pour que déborde enfin un peu de ce trop-plein qu’on garde serré au creux de soi, entre la vessie et les intestins.

Mais il faut boire la coupe jusqu’à la lie. Il faut redresser la tête et continuer à exister. Quand mon dos se raidit, douloureux du coccyx aux cervicales, quand une ceinture d’épines m’enserre la taille et me taillade, que les décharges électriques courent le long de mes jambes, j’ai envie de pleurer. Pour moi parce que j’ai mal, mais surtout pour toutes ces femmes qui, aujourd’hui comme hier, ont à ravaler leurs larmes pour continuer à exister. Parce qu’elles n’ont pas le choix. Elles continuent à se baisser, à s’accroupir, à cueillir, porter, langer, soigner, cuisiner, à oublier l’étendue de leur inconfort pour le bien-être d’autres qui bien trop souvent n’ont aucune idée que leurs épouses, mères, sœurs, marchent pieds nus sur des charbons ardents.

Je n’ai plus la force de flotter avec grâce sur cet océan de douleur. J’ai eu cette force et puis elle m’a quittée, ou alors l’océan s’est fait plus houleux, qui le saura jamais ? Dans toute sa perversion la douleur ne se mesure pas. Personne ne pourra mesurer exactement l’étendue de la mienne, me dire une bonne fois pour toute si elle est légitime ou pas. Alors il faudrait me croire sur parole. Il faudrait que je me croie sur parole. Quand je n’arrive plus à me lever, à marcher, à respirer, il faudrait que je me mette dans le crâne une bonne fois pour toutes que ma douleur existe et qu’elle exige d’être entendue. Il faudrait que s’arrête cette honte d’être trop faible pour l’ignorer, d’avoir besoin de silence, de chaleur et de solitude pour la gérer.

Suis-je fragile ou bien est-ce tout l’inverse ?

Qui veut prendre ma douleur, pour voir, pour essayer ? Pour m’en soulager, une heure, une journée ?

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26 Réponses

    1. Merci merci ♥
      Pas essayé cette HE, j’avoue en avoir essayé pas mal avec peu de succès. Je prends des médicaments maintenant, même si ça m’enchante peu, faut pas se laisser souffrir ! :)

  1. Fanny

    Ta douleur de Camille, une musique qui me suit depuis des années car elle raisonne en moi. Comme j’aimerai qu’on me prenne ma douleur parfois. Merci pour ce texte qui raisonne juste, qui dit vrai, qui dit cette douleur diffuse. Merci !

  2. sarah

    Quand je te lis je reconnais les symptômes de l’endométriose. As-tu déjà exploré cette voie-là?
    Je ne pensais pas en être atteinte, je croyais ma douleur normale, d’autant que je n’avais mal que durant mes règles alors que les différents témoignages que j’avais lu parlaient de douleurs tout au long du cycle. Et pourtant le diagnostique à finit par être posé, après 20 années de souffrance.

    Je ne sais pas si tu es ouvertes aux médicaments, mais certains soulagent et permettent de se lever le matin. L’arrêt du gluten peut parfois être efficace également. Je te souhaite suffisamment de courage pour affronter ces journées et trouver une solution qui te convienne…

    1. sarah

      Après une petite recherche sur ton blog j’ai vu que tu disais ne pas être atteinte par l’endométriose. Tant mieux! :) Mais je me permets tout de même d’insister au cas où cela aiderait l’une de tes lectrices: il est important d’aller voir un spécialiste de l’endométriose et, lorsqu’on souffre beaucoup, d’insister pour être opérée: parfois les lésions ne se voient ni à l’échographie, ni à l’IRM. Ce fut mon cas: seule la cœlioscopie à permit le diagnostique.

      1. Merci Sarah. En effet je suis suivie médicalement par un très bon médecin et on explore toutes les pistes. Celle de l’endométriose a été écartée pour le moment, et j’ai un traitement médicamenteux qui fait effet quand il veut. Je mets les choses en place doucement. J’avais surtout envie de parler en général de la douleur, parce que je pense que l’inconfort est quelque chose auquel les femmes sont souvent confrontées sans jamais oser vraiment en parler.

  3. Léa

    Ton texte est très fort et résonne très juste en moi, j’en ai des frissons et la chair de poule… Merci pour tes textes si personnels et à la fois tellement universels !

  4. Melinawitch

    Mais cette douleur n’est pas normale, peut être que tu le sais , qu’on te la déjà dis, ou peut être que les gynécos te disent aussi que c’est normal, qu’être une femme ça fait mal, je suis ton blog et je n’ai pas le souvenir de t’avoir déja entendu parler de ce sujet, peut etre que si, mais la tout de suite une alarme clignote dans ma tête et elle dit « endométriose ».
    Bon en fait j’ai fait une recherche google, ha ba oui t’en a parlé déjà mais rapidement donc en fait mon com est parfaitement inutile, alors je ne peux t’envoyer que ma compassion et ma force pour t’aider à supporter tout ça. J’ai une amie qui a attendu 10 ans avant d’être diagnostiqué, 10 ans a ne pas se faire entendre de sa gynéco, 10 ans a ce faire bouffer sa stérilité par cette saloperie sans que personne l’entende donc si tu as besoin de contacts médicaux sur Paris qui on su prendre le problème j’ai des adresse ;-)

    1. Haha merci Melina.
      Ton commentaire n’est pas inutile, il peut en effet permettre à des lectrices qui se posent des questions sur leurs douleurs. Pour ma part je suis suivie par un très bon médecin et on explore plusieurs pistes de pathologies, je choisis de ne pas en parler en détail ici tant que rien n’est concluant mais ne t’en fais pas, je m’occupe de moi ;)
      J’avais surtout ici envie de parler de la douleur en général, pas besoin de souffrir de l’endométriose pour avoir parfois très mal et avoir besoin de souffler, que ce soit à propos des règles ou autre chose.

  5. Fanny

    Ton texte est très beau

    J’ai envie de dire plusieurs choses.

    Il y a « La Série Documentaire » de France Culture qui consacre cette semaine ses épisodes aux règles. Je n’ai pas encore pris le temps de l’écouter, mais je trouve ça tellement bien d’entendre parler des règles à l’antenne !
    https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/histoire-dun-tabou-menstruel-14-les-mysteres-de-la-generation – (c’est en 4 épisodes) –

    Ensuite, pour ta douleur, tu dois savoir mille et une choses, mais j’ai quand même envie de t’encourager à aller voir des médecins alternatifs (acupuncteur par exemple) et a trouver un.e gynécologue bienveillant.e sur ce site : https://gynandco.wordpress.com/

    Voilà, c’est tout. Take care !

    1. Merci beaucoup Fanny. Je suis très bien suivie médicalement, par un médecin extrêmement bienveillant et renseigné, on avance tous les deux depuis quelques années mais c’est très long et ayant des soucis de remboursements de mes frais médicaux depuis des années, c’est encore plus long pour moi.
      Et un immense merci pour l’émission de France Culture, je vais y jeter une oreille plus qu’attentive !

  6. Camille

    Coucou, texte très puissant qui exprime tellement ce que certaines femmes ressentent..
    As tu déjà essayé l’osteopathie ? La medecine chinoise pour pallier ces maux ?
    J’ai quelques bonnes adresse à te donner si ca t’intéresse … (Je suis moi même ostéopathe mais je ne parle pas de moi, plutôt d’une professeure très efficace !)

    1. Merci Camille !
      Je n’ai pas encore testé les médecines alternatives, je n’ai pas beaucoup d’argent alors je privilégie les médicaments remboursés par la sécu aux traitements qui ne le sont pas :)

  7. Merci pour ce texte tellement juste sur la douleur. C’est vrai, on serre les dents et on essaie de s’en accommoder mais le courage manque parfois… Merci de parler de la vérité, de raconter la douleur.

  8. Cécile

    Je me répète mais ta plume me touche toujours autant. Courage pour ces douleurs et merci pour ces mots qui peuvent parler à divers degrés à beaucoup d’entre nous.

  9. Qu’il est fort, ton texte! Beau, et. Déchirant. Je m’y reconnais aussi, pas complètement, pas pour l’endo – mais pour une autre maladie invisible, dont j’aimerais bien être parfois soulagée.
    Merci pour tes mots & plein de courage à toi, à toutes.
    Prends bien soin de toi.

  10. Bonjour Pauline,
    J’arrive un peu après la bataille, et c’est la première fois que je commente quelque part, je crois bien. Juste pour te dire que je suis touchée par ce texte, qui, comme tu l’exprimes dans certains commentaires, parle de la douleur – pas seulement de la douleur des règles. En le lisant, je voyais la douleur d’être femme – ce n’est, pour moi, pas seulement de la douleur d’être une femme, ou au moins de tenter de l’être au mieux…! mais ce n’est pas simple toujours -, qu’on soit sujette ou non aux douleurs menstruelles. J’y lis aussi la douleur de simplement être honteuse, de simplement avoir des besoins, d’avoir le besoin d’être entendue mais de le nier – volontairement ou non. Il me semble avoir lu quelque part dans un article – je ne l’ai pas retrouvé – que tu te penchais sur Femmes qui courent avec les loups, de C. Pinkola Estes – je ne me trompe pas ? C’est bien toi qui le lis ? Bref. Je « suis » ce bouquin depuis plusieurs années, j’ai à chaque fois la sensation d’y découvrir des choses différentes. On aime ou pas, évidemment. Mais ce qui résonne, là, c’est que je suis dans le chapitre qui traite de « vie/mort/vie ». Les cycles, quels qu’ils soient – les féminins, les créatifs, les amoureux, les saisonniers. J’avais envie d’en parler, simplement : comme tes mots m’ont touchée, peut-être que ceux-là, de C. Pinkola Estes, peuvent le faire aussi… Merci à toi ! Isabelle

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