22
Oct
2017
15

Life Lately #75

Depuis septembre, je vis dans une effervescence créatrice. Je réalise que je suis, depuis toute petite, une créatrice. D’histoires, d’images, d’éphémérides et d’éternités. Est-ce que dire ça fait de moi une arrogante, une prétentieuse ? Je choisis aujourd’hui de penser que non. Depuis deux jours, je lis Beauté fatale, un essai de Mona Chollet sous-titré « Les nouveaux visages d’une aliénation féminine ». Ça exacerbe à mille pour-cent mon féminisme déjà bien radical et me fait me demander pourquoi je n’ai toujours pas lu Une chambre à soi de Virginia Woolf, qui est cité dans l’essai. Pendant un chapitre il est question des rôles genrés, du monde du dehors, de la pensée, de l’abstraction, de la philosophie, réservé aux hommes, et de l’autre monde, celui du corps, de l’intime, du sensuel, réservé aux femmes. (Si vous cherchez une application concrète de cette théorie, pensez au « penseur » Bernard Henri-Lévy et à sa femme, l’éthérée et sensuelle Arielle Dombasle, excellent exemple également tiré du livre)

Comme lorsque j’ai lu King-Kong Théorie de Despentes, cette lecture est en train de me bouleverser totalement, et au-delà de tout ce qu’elle remue en moi dans ma sphère intime (mon rapport à mon corps si terriblement humain que j’abordais dans Le tailleur, et plus globalement l’anorexie comme une maladie si profondément féminine), j’y trouve aussi des échos en tant que personne créatrice. Pas créative, je suis créative oui j’en parle dans mes lettres de motivation et je le fais valoir comme un atout dans la vie, mais je me considère, dans la vie, comme une créatrice. Voilà, c’est dit. Je suis peut-être prétentieuse. Mais ça ne dessert pas la suite de mon propos.

Alors que je lis Beauté fatale, je lis également un article du Guardian (que je vous liste plus bas), qui parle du prix littéraire anglais Man Booker. Le nom de ce prix est assez rigolo au vu de ce qu’on apprend en lisant cet article, mais il tient son nom d’une entreprise d’investissement. Bref, l’article dit donc qu’en 47 ans d’existence, le prix a récompensé 16 autrices pour 31 auteurs et n’a jamais (jamais !) récompensé un roman dont le protagoniste serait une femme. Jamais. Après avoir lu cet article et avoir été un peu secouée, je suis allée prendre une douche et mon cerveau s’est mis en marche. (attention, là il faut que je remette les pendules à l’heure : je ne prétends pas avoir inventé l’eau tiède sous la douche, mais voilà c’est mon blog alors je parle de ce que je pense sous la douche, appelez la police)

Je me suis rappelé de toutes les fois où j’ai douté de mes histoires. De leur intérêt pour le monde. Et de mes personnages aussi, majoritairement des femmes. J’ai fait un parallèle sur ce fait qui commence à être connu : la majorité des hommes n’ont pas besoin d’avoir l’impression d’être 100% compétent pour répondre à une offre d’emploi, tandis que les femmes, si. J’ai pensé à tous ces livres médiocres écrits par des hommes, à tous ces films mauvais écrits, réalisés, joués majoritairement par des hommes. J’ai pensé à une phrase que j’ai lue également dans The Guardian, qui nous enjoignait à permettre aux femmes à être aussi médiocres que peuvent l’être les hommes. Pourquoi aurait-on des standards plus élevés envers les rares femmes qui percent dans le milieu artistique que pour la pléthore d’hommes qui le peuplent ?

Je me suis demandé si, à ma place, face à mes histoires, un homme douterait comme moi. Si face à des personnages masculins qui vivraient les mêmes histoires, il se demanderait aussi si leurs réactions ne sont pas trop exacerbées, leurs peines trop pathétiques et leurs joies trop ridicules. Très souvent, les histoires de femmes écrites par des femmes sont rangées dans la case « livres pour les femmes ». On les markette pour (ce qu’on croit être) les femmes, leurs couvertures sont ornées de rubans roses.. Le héro universel est un homme blanc hétérosexuel qui traverse une crise existentielle, étrangement tout le monde peut se retrouver dans ce vécu. Mais dès qu’on sort de cette case d’une étroitesse incroyable, on raconte dans la marge. On écrit pour les marginaux. Notre histoire n’est plus universelle.

Je suis une femme et j’écris avec mon vécu de femmes des histoires de femmes. Ça me fascine, ça m’intéresse, ça me passionne, ça me fait vibrer. Je suis en train de créer le destin de deux femmes aux préoccupations à la fois féminines et pas du tout genrées, des destins de mères, d’artistes, de malades de l’endométriose, de personnes engagées dans des relations déséquilibrées. Je parle de confiance en soi, un sujet tellement important pour les femmes de ce monde. Je parle de troubles du comportement alimentaire, de dépression, de règles, de sexualité, de place dans le monde. Certains de ces sujets sont universels, mais j’avoue sans peine que j’écris des histoires que j’aimerais lire, moi, femme. Incidemment, depuis que je suis féministe, je me tourne naturellement vers des romans écrits par des femmes (je dois être à environ 3 femmes pour chaque homme lu). Le monde vu par les yeux de mes consœurs me fascine plus que la vision consensuelle et masculine étalée de toute manière sur la majorité des supports, publicitaires, cinématographiques et globalement artistiques.

Je ne suis pas en train de dire que ce que j’écris est révolutionnaire, que ça va changer la face du monde. Tout simplement, qu’à partir de maintenant, mon mantra de femme créatrice est le suivant : « En cas de doute, pense comme un homme. Ceux-ci ne doutent jamais, même quand ils sont médiocres. » (#NotAllMen)

Aujourd’hui donc, je vous renvoie vers l’article du Guardian sur le Man Booker Prize. Mais aussi sur l’article d’Allez vous faire lire sur le prix Vendredi, Goncourt de la littérature jeunesse – si comme moi vous adorez la littérature jeunesse (il faudrait que j’en lise plus souvent), foncez, cet article est passionnant. Et je vous propose aussi de découvrir le blog de mon amie Angéline : elle est à Brême pour un semestre d’Erasmus et elle raconte des petits bouts de sa vie d’expatriée. Je trouve qu’elle écrit fabuleusement bien, chacun de ses articles m’émeut aux larmes – et ce n’est pas uniquement parce qu’elle me manque beaucoup. J’espère que vous aimerez autant que moi ces brèves brêmoises.

J’allais dire « désolée pour ce Life Lately loin de la légèreté de celui de la semaine dernière », mais finalement non. Je préfère vous remercier de m’avoir lue jusque-là et vous dire que j’attends avec impatience vos avis et pensées sur ces sujets que sont la création et la place qu’y ont les femmes.

A tout bientôt, prenez soin de vous ♥

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7 Réponses

  1. Julia

    C’était très intéressant à lire, notamment sur le fait qu’en tant que femmes on se met des standards trop élevés (et sans doute qu’on s’empêche de réaliser des choses du coup) alors que les hommes osent tout, même quand ils ne sont que médiocres. C’est important que nous prenions la place qui nous est due. :)

  2. « Tout simplement, qu’à partir de maintenant, mon mantra de femme créatrice est le suivant : « En cas de doute, pense comme un homme. Ceux-ci ne doutent jamais, même quand ils sont médiocres. » (#NotAllMen)  » ———– Je t’emprunte cette jolie phrase.

    Autant je n’ai pas véritablement de doutes quant à l’intérêt de ce que j’écris, autant j’ai un total manque de confiance en moi dans le domaine professionnel. Je suis Bac + 4 (maîtrise de lettres modernes) et je gagne le SMIC. Au début, je trouvais ça normal : ayant souffert pendant des années de dépression et d’agoraphobie, je ne me suis lancée proprement dans le monde du travail qu’en 2009 ( j’avais déjà 27 ans, quand même). Du coup, moi qui ai toujours voulu travaillé dans la presse féminine, je suis complètement passée à côté de mes projets d’alors et ai, tour à tour, exercé les emplois de caissière, vendeuse, caissière, vendeuse…et depuis, 3 ans et demie, je travaille sans le social ( au départ comme agente d’accueil et aujourd’hui comme animatrice). Mon salaire ? Le SMIC. Depuis 3 ans et demie, chaque fois que je passe des entretiens d’embauche en mairie, par exemple, les DRH me demandent pourquoi je postule à des emplois d’agente d’accueil ( catégorie C), alors que, du fait de mes diplômes, je peux tenter les concours catégorie A ou même B. Et, à chaque fois, je débite un baratin de circonstance, mais ça m’a fait réfléchir : c’est que moi-même, j’y crois pas; j’ai l’impression que je ne serai pas à la hauteur à un grand poste.
    Pourtant, mon poste actuel d’animatrice, je l’ai eu parce que la Directrice a eu un coup de cœur pour ma personnalité et on me propose une formation pour avoir le diplôme d’animatrice. Je devrais être contente, mais y’a toujours ce petit doute qui m’étreint, chaque fois que j’envisage de sortir de ma zone de confort, de tenter un autre chemin professionnel : « Est-ce que tu vas y arriver ? » et cette vilaine petite voix qui rétorque :  » Bien sûr que non ! Tu n’y arriveras pas ! Et tu décevras tout le monde ! ».
    A 36 ans, en janvier prochain,il est temps que je botte les fesses et que j’OSE !

  3. J’apprécie de plus en plus tes partages autours de la littérature, merci pour celui-ci !
    « Beauté fatale » est le premier essaie féministe que j’ai lu, et il m’avait vraiment marquée. Notamment, je pense que suite à cette lecture, j’ai dit à mon cher et tendre que je n’utiliserai plus l’adjectif « féminine » pour décrire un comportement/attitude de quelqu’un (généralement un femme) car finalement, ça renvoie à une idée sociétale de ce qu’est censée être une femme (confirmé par ma lecture du « 2ème sexe », toujours en cours). Et du coup, lui non plus ne l’utilise plus :-p
    Pour les romans à héroïne principale, j’ai récemment lu « Le choeur des femmes » (qui m’a bien remuée d’ailleurs, merci de l’avoir suggéré!) et « Underground railroad », sur une route souterraine américaine que prenaient avec espoir les esclaves du sud des USA.
    Je n’ai jamais prêté attention en fait au genre des personnages principaux des livres que je lis…Mais dans la catégorie « femmes marquantes », je retiens quand même « Trois femmes puissantes » de Marie N’Diaye.
    Je ne peux donc que t’encourager à rédiger des histoires qui parlent de femmes qui vivent le monde et le façonnent: ça fait du bien à lire et cela contribue à enrichir et diversifier l’image mentale qu’on se fait des femmes.
    Bonne semaine Pauline, j’espère que tu vas un peu mieux.

  4. Coucou,

    Ca me fait penser à des réflexions que je me fais depuis quelques temps et que je vais partager ici, même si ce n’est peut-être pas le lieu !

    J’ai l’impression que moi aussi, je lis de plus en plus d’autrices (et donc moins d’auteurs ?). Mais surtout, quand je lis certains livres, je sens que c’est écrit par un mec et ça m’énerve profondément. Je m’explique ! Je ne pense pas qu’il y ait une écriture « masculine » et une écriture « féminine » ou quoique ce soit de ce genre. MAIS, par exemple, les descriptions des personnages (hommes ou femmes) faites par des auteurs sont affligeantes. On sent que l’auteur (hétérosexuel ?) projette ses fantasmes. Il prétend saisir « la femme / la féminité » et c’est fatigant. Ca me saoule tellement. Je me rends bien compte que je ne suis pas claire :/ Même si les autrices peuvent tomber dans ce travers, je me retrouve plus dans ce qu’elles écrivent, il y a plus de subtilité au niveau de certains personnages, il y a moins de prétention (tel personnage n’est pas une vérité absolue).
    Il y a plein de fois où j’oublie le genre de l’auteur.rice, et plein de fois où un passage me renvoie de plein fouet que, ouais, c’est bien un mec qui a écrit ça. Et le pire, c’est quand tu lis plusieurs romans d’un même auteur et que tu te rends compte de l’image qu’il a des femmes, ah ah. Parce que bon, dans un roman, on peut se dire que c’est l’histoire qui veut ça et que ça sert le récit. Quand ça se répète, c’est juste l’auteur qui distille dans chaque livre ce qu’il pense des femmes.

    Attention, je ne veux pas dire que les hommes ne devraient écrire que sur des personnages masculins et des problématiques qu’ils connaissent, je voudrais dire qu’ils arrêtent de nous imposer de grandes vérités (qui n’en sont pas).

    Je suis ok pour détailler un peu plus ou pour poursuivre la conversation, et surtout pour éclaircir certains points. N’hésitez pas (surtout si vous n’avez rien compris à mon propos). :)

    1. Sophie

      Bonjour Mme Cielle, bonjour Pauline,

      Je suis totalement d’accord avec toi pour les personnages, complètement! Merci de mettre des mots dessus d’ailleurs, cela fait plaisir de voir que d’autres pensent ça aussi!
      Souvent, quand je lis un livre, je ne regarde pas s’il s’agit d’une autrice ou d’un auteur mais à chaque fois je le ressens au cours de la lecture.

      Belle semaine!

  5. Merci Pauline. J’aime beaucoup ta réflexion féministe sur la littérature dans ce texte. Cela dit, ce qui me touche et m’interroge encore plus, c’est cette précision que tu fais : être créative et créatrice. Je vais laisser infuser.
    (Et tenter, peut-être, d’adopter ton mantra, même si je ne m’en sens pas forcément capable)

  6. Ann

    Bonjour,
    Merci pour cet article. Moi, j’ai été frappée par le début de ton article et l’association créatrice-prétentieuse?! Comme Minka, la distinction créative/créatrice m’a interrogée.
    Je définirai je crois une personne créative comme une personne arrivant à trouver des idées innovantes, à inventer, à imaginer … donc plus un état d’esprit, une qualité (à mon sens!). Une créatrice, je dirai que dans des pratiques en tant qu’amateur, ce serait plus une personne qui fabrique, qui produit, peu importe quoi, des histoires, par exemple, des plats en poterie, des fringues etc. Du coup, tu écris des articles , tu as créé un blog, tu tricotes, je crois donc tu es une créatrice. Tu ne gagnes pas (encore?) ta vie avec mais dans ta vie privée, tu crées. Donc c’est pas prétentieux. C’est un état de fait.
    Donc dans quel sens tu le vois pour penser que ça pourrait être prétentieux?

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