2
Oct
2017
21

Les petits pains aux raisins

Il y a quelque chose de simplement fabuleux dans le fait si banal de passer devant une boulangerie le ventre creux. C’est très courant, déjà, donc les opportunités de vivre un tout petit moment de magie sont décuplées. Et il y a des journées qui commencent mal, si mal qu’elles manquent de petits goûters, de douceurs pour les remplir, pour arrondir leurs angles. Elles sont tellement terribles qu’on part sans portefeuille et qu’on doit se contenter de ce qu’on n’a pas oublié. A la fin de ces journées il faut passer devant la boulangerie, c’est sur la route, le passage obligé qui rend cette route si agréable. La boulangerie, c’est pour toujours le souvenir d’un retour d’école la petite main serrée dans la grande paume de papa. C’est être assez bête pour préférer des dragibus à un pain au chocolat. C’est un conte de fée, une grande aventure. Ne pas rentrer dans une boulangerie, c’est une aventure aussi. On arrive aux environs et le ventre gronde, l’estomac se contracte. Le corps – où serait-ce le cœur – a senti avant le cerveau la délicieuse odeur. L’odeur de blé et de sucre, de mie tiède et de pâte feuilletée, de pépites de chocolat, de fruits secs et frais, de farine qui empoussière les étagères et de sacs en papier où cacher les tartelettes aux framboises qui scintillent comme des grenats. Et on voit la boulangerie, elle brille comme le chalet du Père Noël à la veille du grand jour. Soudain c’est comme si les odeurs devenaient des couleurs. C’est doré et c’est chaud, c’est merveilleux. On s’arrête, un quart de seconde ou une minute complète. D’autres jours on se serait arrêté pour de bon, le temps de trancher une miche ou d’emballer un brownie, on aurait pu et ça aurait été vraiment bien. Depuis quelques jours il y a des petits pains au lait percés de raisins secs dorés, ils sont aussi appétissants et même aussi délicieux qu’ils en ont l’air. A 90 centimes on aurait tort de se priver. Mais aujourd’hui les poches sont percées et on ne peut pas s’arrêter. Mais on ne peut pas résister. On se demande le temps de trouver ça ridicule si la maison fait crédit, puis on se ressaisit. On respire une dernière fois cette odeur onirique, pour s’en nourrir vraiment, pour calmer et tenter à la fois ce ventre vide. C’est une jolie torture, elle aussi elle a le goût de l’enfance, de cette époque où on ne choisissait pas, où d’autres guidaient nos pas. On repart comme on est arrivé, en sachant bien que ce n’était ni la dernière boulangerie ni le dernier pain au lait, que les odeurs de viennoiseries ne s’en vont vraiment jamais. Que la boulangerie est toujours ouverte et qu’elle n’attend que notre visite.



19 Réponses

  1. Françoise

    Les descriptions de tes différents sens en éveil et de tes émotions sont toujours délicates et justes comme de la dentelle. Tu es une Colette moderne. ☺

  2. Cécile

    Tu as bien fait de poster ce petit texte, très agréable à lire et qui met l’eau à la bouche et le coeur en joie !
    J’y retrouve le style de Philippe Delerm, dans cette attention portée aux détails du quotidien, aux sensations physiques, aux émotions… C’est très beau.

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